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L’homme dans la lune

Bonhomme dans la luneNotre livre de lecture de première année nous enseignait qu’il y avait un homme dans la lune sciant du bois. Le pauvre ne respectait pas le jour du Seigneur, le dimanche, où il était défendu de travailler. Ainsi fut-il condamné. Mais Charles Ducharme, dans La Gazette de Joliette du 4 décembre 1890, propose une autre version.

 

La lune est-elle habitée ?

Le savant dit non, le crédule dit oui.

Le savant avec ses puissants télescopes ne peut y découvrir aucun être humain, le crédule sans le secours de la moindre lunette y découvre… un homme portant un paquet de fagots !

Pauvre homme ! il y a bien longtemps qu’il porte son paquet.

Quand finira donc son supplice ?

Il est vrai que son crime était grand; il avait coupé du bois le dimanche.

Cependant combien de gens en coupent encore le même jour et ne vont pas dans la lune ?

Combien changent le dimanche en jour de semaine et continuent sans être inquiétés à accomplir leur petite besogne sur la boule terrestre ?

Il est vrai que s’il fallait mettre là-haut en pénitence tous ceux qui transgressent la loi du septième jour, bien des grandes cités seraient vite dépeuplées.

Ce serait pis que le choléra.

Puis l’homme de la lune ne saurait être un homme ordinaire.

Puisqu’on le découvre sans lunettes avec son paquet de fagots à 94,000 lieues — c’est la distance moyenne de la terre à la lune — il doit être bien plus grand que le petit Poucet, que Goliath, que les Titans même.

La mesure règlementaire du pied ne suffit plus pour déterminer sa grandeur, il faut employer les lieues.

L’homme dans la lune doit être grand de milliers de lieues.

Il pourrait passer au-dessus des tours de Notre-Dame, au-dessus du Mont-Royal et de la tour Eiffel, tout comme on passe sur un petit caillou, un brin d’herbe, un grain de sable.

Celui qui l’a placé dans la lune fait bien de l’y laisser.

Imaginez un peu quels dégâts ferait ce gibier, si jamais il descendait sur la terre.

Le géant de Gulliver verrait son étoile pâlir.

Heureusement que l’homme dans la lune n’a jamais existé.

C’est une création de l’imagination populaire tout comme le Juif Errant.

Un naïf crut voir un jour dans les taches de la lune la forme d’un homme portant un paquet de fagots.

Aussitôt il s’écria : La lune est habitée !

Il fit part de sa découverte à d’autres compères pas plus avisés que lui et ainsi se répandit l’histoire de l’homme dans la lune.

Il ne songeait pas, par exemple, que pour voir de la terre un homme dans la lune, il fallait que cet homme fût long de plusieurs lieues.

* * *

Il existe aussi une autre version de la même histoire.

D’après celle-là, l’homme de la lune ne serait pas en pénitence pour avoir coupé des fagots, mais il serait monté là-haut simplement pour punir sa femme !

Drôle de punition, n’est-ce-pas ?

Cette version a tout l’air d’un petit conte du bon vieux temps.

Je vais essayer de la rapporter de mon mieux :

Il y avait autrefois un homme et une femme.
Ils n’avaient pas d’enfants et ils vivaient seuls.
Le mari suivait un régime de vie très singulier.
Excellent chasseur, il se nourrissait uniquement du sang du gibier qu’il abattait.
Cela déplaisait fort à sa femme et elle résolut de lui jouer quelque tour à ce sujet.
Un jour, en effet, le mari partit pour la chasse, en lui recommandant de faire bouillir du sang dans une marmite, afin que son souper fût prêt dès son retour.
L’heure de son arrivée approchant, la femme se perça une veine du bras gauche avec une alène, laissant couler son sang, et, afin que son mari ne soupçonnât rien, elle le mélangea avec une plus grande quantité du sang d’un chevreuil, et apprêta le tout pour souper.
Il entra bientôt, le sang lui fut servi dans un vase d’écorce, mais, dès la première cuillérée, il découvrit tout de suite le subterfuge de sa femme. Il se contenta de dire que le sang sentait mauvais et il lança la marmite et son contenu à la tête de sa femme.

Le nuit vint, le mari en se couchant dit à sa femme d’observer la lune vers minuit.

Après son premier sommeil, la femme fut très surprise à son réveil de ne plus voir son mari.

Elle se leva, fit du feu, et, portant son regard vers la lune, elle fut toute stupéfaite d’apercevoir au centre même de l’astre, d’où il n’est jamais descendu, son mari avec sa marmite et son chien.

Elle pleura amèrement son malheur durant tout le reste de ses jours, l’attribuant sans cesse à l’idée malicieuse qu’elle avait eue d’apprêter son propre sang pour le souper de son mari.

Chs Ducharme

 

Il pourrait bien s’agir ici d’un des derniers textes de Charles-Marie Ducharme, né à Trois-Rivières le 30 juin 1864, devenu notaire après des études au collège Sainte-Marie à Montréal, auteur de contes, et décédé très jeune à l’âge de 26 ans, précisément en 1890. Ce texte m’apparaît d’une grande fraîcheur et d’une belle originalité dans le discours de l’époque.

Jules Saint-Elme [pseudonyme d’Amédée Denault] lui rend hommage dès 1890 dans Le Glaneur publié à Lévis par Pierre-Georges Roy. « Il est mort, écrit-il, comme il venait de s’inscrire dans la phalange que nous tentons de former — jeunes téméraires qu’on nous dira sans doute — pour attaquer cette forteresse redoutable, l’indifférence littéraire où languit notre cher pays ! (…) Ce qui distinguait Ducharme prosateur, c’était une finesse de critique, une délicatesse d’analyse, assez rares parmi nos censeurs littéraires du Canada français.»

L’image provient de Mon premier livre de lecture, textes de Marguerite Forest et Madeleine Ouimet, illustrations de Jean-Charles Faucher, Montréal, Librairie Granger Frères Ltée, 1964. Il s’agit d’un ouvrage approuvé par le Conseil de l’Instruction publique de Québec, à sa séance du 12 mai 1943.

3 commentaires Publier un commentaire
  1. josee jacinthe #

    approuvée en 1943 , (ré)édité en … 1964 ? je me trompe ou ce manuel aurait perduré plus de 20 ans dans notre système d éducation ?

    si le cas, ce serait impensable aujourd hui.

    2 décembre 2012
  2. Jean Provencher #

    Paru, chère Vous, en 1935, il fut approuvé par le département de l’Instruction publique en 1943 et fut le premier manuel de lecture jusqu’en 1972. Moi, je l’ai beaucoup aimé. Il vient d’ailleurs d’être réédité par une coopérative de solidarité.

    2 décembre 2012

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  1. À nouveau, un des rares textes de Charles-Marie Ducharme | Les Quatre Saisons

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