Skip to content

Le père Chalmers et la belle Sarah

Sitôt que j’ai l’occasion de mettre de l’avant un texte d’Arthur Buies, je n’y manque pas. J’aime beaucoup sa manière d’écrire. Le voici ici, un soir, dans la baie des Chaleurs, à une quarantaine de kilomètres de Bathurst, au Nouveau-Brunswick. Pourquoi ne pas s’arrêter dormir à l’hôtel Chalmers.

C’était par une nuit terne et crue; l’atmosphère était pleine de gelées indécises; on se demandait s’il allait neiger ou pleuvoir; toutes les étoiles avaient un feutre, et des brouillards gris couraient dans le ciel qui semblait peuplé de saules pleureurs. La Baie était nue et les rivages, recevant les gémissements de ses flots, semblaient se plaindre avec elle; de temps à autre, la lune s’amusait à jeter des lueurs sur les raies boueuses et les longues flaques d’eau du chemin.

 Pas un passant, pas même un hibou éclairant la savane de ses deux yeux ronds comme des calus de lave; seul, le quac, ce gibier morose, éternel vieux garçon qui hante les grèves à la tombée du jour, lâchait par intervalles le cri sec et dur qui lui a valu son nom. Les cieux, la mer, les champs, tout était désert; tout s’était réfugié, pour garder la chaleur et la vie, dans les entrailles de la nature; et dans cette immensité froide, sous ce firmament transi d’où tombaient déjà les longs fils glacés qui couvrent la terre d’un réseau de frimas, seul, le chroniqueur du National [ici, il parle de lui-même, bien sûr] s’avançait de ce pas de géant qui le distingue, vers l’hôtel du père Chalmers, situé à vingt et un milles de Bathurst.

Il était onze heures du soir lorsque le poing formidable et gelé du chroniqueur frappa à la porte de l’hôtel et que son talon, plein de terre glaise, retentit sur le perron du vestibule. Sarah était encore debout. Sarah, c’est la fille et la nièce des géants, c’est la reine de la Baie, une femme de cinq pieds huit pouces, souple, veinée, aux muscles frémissants, comme la cavale d’Arabie qui fait cinq lieues à l’heure.

Le père de Sarah est un homme de soixante-seize ans, qui a six pieds trois pouces, Écossais d’Écosse, venu pour fonder un foyer dans la Baie des Chaleurs, il y a quarante-deux ans. D’abord, il construisit une petite auberge, sorte de station pour les quelques voyageurs qui, dans ces temps primitifs, faisaient en voiture tout le littoral du Nouveau-Brunswick. Puis, les voyageurs augmentèrent, et, avec eux, l’auberge du bonhomme qui s’accrût d’une rallonge, puis d’une autre, jusqu’à ce qu’enfin la maison eut quatre-vingt pieds de longueur. Aujourd’hui elle est flanquée de grands bâtiments, et de beaux troupeaux paissent dans la ferme qui l’entoure.

Cette maison est unique sur tout le littoral de la Baie; elle est la seule où l’on puisse se faire servir, bien manger, être bien couché et chauffé ! c’est là un item, comme nous disons dans notre pays.

Ordinairement, dans le pays que nous parcourons, les portes sont constamment ouvertes à tout venant et il n’y a pas de feu dans les maisons qui n’ont pas de doubles-croisées, mais un seul grand poêle dans la pièce la plus reculée où se tient la famille, et un autre dans le vestibule où les voyageurs, quels que soient leurs goûts, leurs habitudes, leur rang, doivent tous se réunir s’ils veulent se dégeler.

Or, l’hôtel du père Chalmers a des poêles dans chaque grande pièce; c’est merveilleux. La physionomie intime de cette albergo vénérable et l’atmosphère qu’on y respire rappellent ces bonnes vieilles maisons canadiennes du temps jadis, bien avant qu’il y eût des chemins de fer, des maisons qui ne s’ouvraient pas à tous les passants, mais où des gens comme il faut de toute la rive du Saint-Laurent se rencontraient dans des jours de prédilection, et s’amusaient comme on s’amusait alors sans craindre les intrus de catégories quelconques. Jamais ces maisons n’étaient envahies, jamais souillées par des voyageurs de toute provenance; aussi elles conservaient cette dignité patriarcale qui répandait au loin leur réputation et l’odeur d’un confortable distingué. En entrant chez le père Chalmers, ce souvenir frappe immédiatement l’esprit, et vous êtes transporté dans le bon vieux Canada d’autrefois.

Le père Chalmers a six frères tous plus longs que lui; bout à bout, ces sept hommes font une pièce de cinquante-quatre pieds, un vrai cèdre du Liban. Il a en outre quatre filles robustes, vigoureuses comme la mère Ève, debout à cinq heures du matin, prêtes à toute heure pour les voyageurs nombreux qui, depuis deux ans, passent et repassent sans cesse. Mais jamais elles ne se montrent, (c’est la règle inflexible de la maison) excepté Sarah, l’aînée, qui a droit d’être partout et de voir tout le monde; c’est elle qui serre la main des vieux amis et qui fait les honneurs de la maison aux nouveaux venus.

Quand Sarah s’habille, c’est une reine. Jamais plus beau buste ni démarche plus royale n’enchantèrent les rêves d’un poète. Quand elle met ses habits de travail et qu’elle porte dans ses bras vigoureux les brassées de bois ou les larges plats de mouton, elle a encore la majesté d’une Pénélope qui rehausse et anoblit le travail le plus vulgaire. […]

Lorsque l’Intercolonial [le chemin de fer] passera sur sa ferme dans deux ans, il faudra que les lecteurs du National arrêtent chez lui et, en voyant Sarah, lui parlent de ce séduisant voyageur qui, dans l’automne de 1872, l’aida à monter le poêle du petit salon privé. Si elle jette un cri, si ses joues s’empourprent, si ses yeux s’illuminent, vous aurez compris de suite et vous saurez pourquoi la blonde brunswickoise a failli me faire faire un rêve.

 

Vous aimez la plume d’Arthur Buies ? Il se trouve d’autres textes de lui sur ce site. Dans le moteur de recherche à droite, il suffit de taper «Buies», et tous les textes où il est fait mention de lui vous apparaîtront, ainsi que ses propres textes que j’ai mis en ligne depuis bientôt deux ans.

L’image de Buies, une photographie sans aucune référence, provient du site suivant : http://bibnum2.banq.qc.ca/bna/massic/accueil.htm, au descripteur «Buies, Arthur».

2 commentaires Publier un commentaire
  1. josee jacinthe #

    vous avez raison, il a une belle plume. informative et descriptive à souhait mais sans succomber au style fleuri trop souvent en vogue en ces temps. merci ,
    j apprécie ce rappel de nos belles plumes journalistiques; car il y en avait, je les lie ici .

    10 avril 2013
  2. Jean Provencher #

    Merci, chère Vous. J’aime tant cet auteur dont les textes ont si peu vieilli précisément parce qu’ils ne tombent pas, comme vous dites, dans le «style fleuri» de cette époque.

    11 avril 2013

Publier un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Vous pouvez utiliser des balises HTML de base dans votre commentaire.

S'abonner aux commentaires via RSS

Current ye@r *