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L’historien Benjamin Sulte raconte l’hiver québécois aux Français de France (second de trois billets)

Retour à ce texte d’abord publié à Paris dans la Revue du Monde latin. Nous voilà bien en hiver, Sulte a lancé le propos. Et il est heureux, il se fait vendeur.

À mesure que la neige tombe, la circulation des voitures la plombe sur les routes. Elle forme une couche ferme, où les traîneaux courent avec une facilité incroyable. Dans les champs, elle reste molle.

Si la température devient chaude, ce qui arrive quelquefois, elle se recouvre d’une légère croûte que le vent n’attaque pas ; mais, si la brise se lève aussitôt après une chute de sept ou huit pouces de ce duvet blanc, il fait beau voir les tourbillons ! Nous nommons cela « poudrerie », un mot bien trouvé.

Le froid n’a d’intensité que si le vent le pousse. Alors il pince, il, brûle la peau. Les froids les plus rudes durent de vingt à soixante heures, et se répètent pendant trois ou quatre fois durant un hiver. Il n’y a qu’à prendre nos précautions pour le combattre. Ceux qui n’ont pas vécu dans notre pays se font un fantôme du froid.

On veut absolument que le même mot signifie la même chose dans le monde entier. De là tout un système d’erreurs. Notre froid est sec, vivifiant, hilarant ; il persiste peu dans sa rigueur ; nous possédons mille moyens de lutter contre lui ; son effet sur la santé est extrêmement bienfaisant, Avez-vous de ces sortes de froids en Europe ?

Nos maisons sont chaudes, parce qu’elles sont fortement construites et closes à la perfection. Les portes et les fenêtres s’ajustent en double au début de l’hiver. C’est fermé ; c’est confortable, à l’abri de n’importe quelle tempête. Les planchers sont en bois de pin, recouverts de tapis dont les dessins et les matières changent à l’infini, selon les ressources du propriétaire. De gros poêles de fonte chauffent les appartements. On ne garde sur soi dans l’intérieur du logis que des habits minces. Le combustible abonde ; il faut voir ce qui s’en consume ! Un Français me disait, l’automne dernier, à la vue des piles de « pruche », de bouleau et d’érable entassées dans ma cour : « C’est une forêt ! » Oui. Les pauvres et les riches brûlent leur petite forêt chaque hiver.

Ce que je raconte se rapporte à la seule province de Québec, pays des Canadiens-Français, des habitants, des cultivateurs. Ceux-ci suspendent leurs travaux à l’arrivée de la première neige.

Et tout l’automne et tout l’hiver, on fête, comme le dit un de nos poètes. C’est la saison du plaisir par excellence. Le carnaval s’ouvre avec le mois de décembre. Les visites n’ont plus de fin. Les repas de société se succèdent sans interruption. Tout respire la joie et la bonne humeur. Un délassement de trois ou quatre mois ! Des noces de Gamache perpétuelles. On se marie, on célèbre les anniversaires, et puis les quarts de siècle et les demi-siècles de ménage. Souvent le grand-père rassemble à sa table cent ou cent trente de ses descendants qui sont répandus dans les paroisses voisines. Les routes s’emplissent de promeneurs. Les légers traîneaux, les équipages chargés de clochettes, volent sur la neige compacte et lisse. On se salue avec des acclamations. C’est à qui lancera son cheval en avant des autres. Le Canadien est grand éleveur de chevaux. La cavalerie française les achète des Américains, qui les obtiennent de nous. Quand donc aurons-nous un commerce direct avec la France ?

 

La suite : demain.

La Patrie (Montréal), 12 septembre 1884.

Le tableau « En Traîneau à Saint-Eustache » est d’Henri Julien, 1905.

3 commentaires Publier un commentaire
  1. Louis Bélanger #

    Ca alors, quelle description de notre hiver. On se surprend à rêver à la première neige, aux buches dans le foyer et au silence de l’hiver.

    6 septembre 2017
  2. Jean Provencher #

    Coudon, as-tu déjà les deux pieds sur le pouffe et le poêle à bois qui chauffe !

    6 septembre 2017
  3. Louis Bélanger #

    Pas encore cher Jean, mais mon bois de chauffage est prêt et cordé à côté de la maison. Dans quelques jours, allumé avec la “gazette” locale, ca fera des étincelles.

    7 septembre 2017

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