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Que s’est-il donc passé en ce jour de mai 1780 ?

quebeclanuitlesplainesDans La Gazette de Joliette du 20 octobre 1882, à la une, Pierre U. Vaillant raconte une histoire incroyable.

Un phénomène qui a fait l’étonnement et la consternation des habitants de presque toutes les parties de ce continent, il y a maintenant un siècle. [L’historien François-Xavier] Garneau en fait mention dans notre histoire et le met au rang des événements remarquables de cette époque.

Les ténèbres furent telles, dit un autre historien, que l’on fût obligé d’allumer les chandelles à trois heures de l’après-midi. Je me rappelle dans mon enfance, pendant les longues veillées d’automne au foyer paternel, avoir entendu maints récits par des vieillards, nos voisins, sur ce phénomène étrange, et les parties les plus saillantes en sont encore présentes à ma mémoire. […]

Ce fut un vendredi, le 19 mai de l’année 1780, qu’eut lieu la grande noirceur. Plusieurs jours avant le 12, l’atmosphère avait été remplie de vapeurs, comme quand il y a de grands feux à quelques distances dans les bois, et le soleil et la lune prirent une teinte d’un rouge prononcé.

Ce fut le matin du 19 mai que les ténèbres furent les plus épaisses et, dans plusieurs places, il y eut de faibles orages de pluie accompagnés de gros coups de tonnerre et d’éclairs. Au soleil levant, les nuages au lieu de se dissiper allèrent s’épaississant de plus en plus, tellement que les enfants, montés sur des chaises devant les grandes horloges en usage à cette époque, ne pouvaient voir les chiffres du cadran et que les vieilles gens ne pouvaient voir aucune lettre dans l’almanach qu’ils feuilletaient machinalement d’une main tremblante de frayeur.

Les oiseaux entonnaient leur chant du soir, et s’envolaient vers leurs nids dans les bois, tandis que les poules retournaient en toute hâte sur leur perchoir. Les bêtes à cornes revenaient des champs en poussant des mugissements lugubres et sautaient les clôtures pour entrer dans leur parc de nuit. Les moutons se pressaient les uns contre les autres et remplissaient l’air de leurs bêlements plaintifs.

Les nuages étaient nuancés de rouge opaque, de jaune et de brun. Les feuilles des arbres et l’herbe des prairies étaient d’un vert très foncé tournant sur une couleur d’indigo. L’argent le plus brillant semblait être terni, et tout ce qui était d’une couleur blanche paraissait d’un jaune foncé.

La pluie qui tomba me ressemblait en rien à la pluie ordinaire. Ceux qui tirèrent de l’eau des barils sous les gouttières furent frappés d’étonnement en y trouvant une écume semblable à des feuilles brûlées et émanant une forte odeur de suie. On trouva que cette substance sur le nord des rivières et des cours d’eau était d’une épaisseur de quatre à cinq pouces.

Quelques petits oiseaux, stupéfiés par la crainte, se jetèrent dans les maisons et effrayèrent les personnes ignorantes qui considéraient comme un mauvais augure l’entrée d’un oiseau dans une maison. Les ténèbres les plus épaisses commencèrent vers dix ou onze heures de l’avant-midi et se continuèrent jusqu’au milieu de la nuit suivante; cependant, l’intensité en était variée suivant les lieux, le disque du soleil pouvait être vu dans quelques endroits nonobstant leur densité.

On pouvait voir les lumières dans les maisons, et la lueur des flambeaux et des lanternes que les personnes portaient au dehors était curieusement reflétée dans les nuages. Des milliers de personnes crurent que c’était la fin du monde. Plusieurs abandonnaient leur ouvrage et se mettaient à genoux pour prier. D’autres avouaient le tort et les dommages qu’ils avaient causés à leurs semblables et s’empressaient de faire restitution. Les églises des villes et des villages se remplirent d’une foule consternée qui poussait des lamentations et des gémissements.

Les prêtres faisaient mention des nations et des temps bibliques, qui avaient été détruites à cause de leurs péchés et priaient Dieu de pardonner à son peuple repentant et de lui rendre la lumière bienfaisante de son soleil. Vers le soir, on se prit à espérer que la lune, qui était dans son plein et qui se levait à 9 heures, dissiperait les ténèbres; mais, à huit heures, elles étaient si épaisses qu’il était impossible de distinguer le ciel d’avec la terre et même la main devant le visage.

Alors tous les enfants furent mis au lit après leur avoir fait dire leurs plus ferventes prières, et les adultes attendirent avec anxiété l’apparition si désirée de la lumière. Enfin, le matin du 20, le soleil apparut dans toute sa splendeur; sa douce lumière fit ouvrir les fleurs des champs et se refléta dans chaque goutte de rosée, ramena la couleur pâle des enfants et l’espérance dans tous les cœurs.

Les ténèbres s’étendirent sur toute la partie Nord du continent américain et à l’Ouest jusqu’à Albany; mais on n’a jamais pu s’assurer des limites exactes de leur étendue. À Boston, leur durée fut de quatorze à quinze heures, tandis qu’en d’autres lieux, elle varia d’une manière assez remarquable.

Comme il était impossible d’attribuer ces ténèbres à une éclipse, les sages et les savants, après plusieurs hypothèses plus ou moins raisonnables, finirent par s’entendre et déclarèrent qu’elles avaient été causées par une immense conflagration dans les forêts, dont les vapeurs et les fumées épaisses nous auraient été poussées par le vent.

Le fait est que, lors du grand incendie à Chicago et de la grande conflagration des forêts de l’ouest, l’atmosphère fut considérablement obscurcie au Canada et dans l’état de New-York, et sembla venir à l’appui de cette théorie qui me parut la plus raisonnable.

Il y eut déjà un autre jour de grande noirceur, le 9 novembre 1819.

2 commentaires Publier un commentaire
  1. Nicole D. #

    Ce fut très intéressant de lire sur ce phénomène. Merci de nous le partager Jean.

    4 octobre 2014
  2. Jean Provencher #

    Vraiment étonnante, cette histoire, chère Nicole.

    4 octobre 2014

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