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Un insecte à peine connu au Québec, la libellule

Libellule lydienne

Le plus ancien des trois ordres de libellules (en science, on utilise le terme d’odonate), les Anisozygoptères, apparaît au Mésozoïque, appelé autrefois l’ère Secondaire (de -252 à -66 millions d’années). On retrouve toujours deux espèces de cet ordre, l’une au Japon, l’autre dans l’Himalaya.

Mais certains vont jusqu’à avancer que la libellule est présente même au Carbonifère (de -360 à -299 millions d’années) [Hanson : 105].

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, la libellule est peu nombreuse dans le monde. On compte 6000 espèces, dont 160 en Europe et 90 en France [Cugno : 8].

Et, un peu partout, l’insecte n’est guère connu. Sans doute parce qu’il vit sa vie en étant constamment en vol, très rarement posé. Au Québec, à l’automne 2009, une dizaine de personnes se réunissent en vue de mener à un atlas des libellules [Entomofaune du Québec]. Et le projet suit son cours. À la fin de 2016, on en était à 150 espèces répertoriées.

Le temps idéal pour les observer est le plein soleil, car elles sont « éminemment solaires ». On a noté qu’elles se montrent à une température comprise entre 18 et 30 0C, par un temps de ciel bleu et sans vent [Cugno : 38]. Les moments les meilleurs sont entre 10 heures 30 et 15 heures 30.

Dans mon milieu humide, elles sont présentes de la troisième semaine de juin à la troisième de septembre. Il faut savoir que la durée de vie d’une libellule non migratrice serait de 67 jours [Cugno : 105] ; les autres ont une vie beaucoup plus longue pour leur permettre le voyage. La résidente vit donc plus vieille que les abeilles mellifères ouvrières, par exemple, qui ont une espérance de vie d’une quarantaine de jours.

Chez moi, la première à apparaître est la Libellule lydienne (Plathemis lydia ou Libellula lydia) qu’on retrouve dans la zone tempérée feuillue ou mixte [Entomofaune du Québec]. On dirait qu’elle porte quatre drapeaux noirs. On répète que le mâle a le corps blanc, tirant sur le bleu à l’occasion, la femelle ou l’immature, le corps brun.

Et j’apprends. Mais il y aurait tant à savoir. Celle-ci, par exemple, la première de l’été, une femelle ou un immature, n’est pas du tout craintive. Je pencherais pour un immature, car une des lois des vivants est de ne pas craindre, étant jeune ; le temps vécu rend craintif. Très doucement, je m’approche, vient à une quarantaine de centimètres de pouvoir calmement lui toucher. Et, sans crainte, elle ne fuit qu’à un mètre plus loin. Le lendemain, j’en retrouve une autre, au corps blanc tirant sur le bleu, toute aussi calme, posée sur le plancher de ciment de l’étable de ma grange disparue.

Et les espèces se succéderont de diverses couleurs : des semblables à celle-ci, mais aussi des bleus, des oranges, des jaunes, des rouges, des brunes foncées, jusqu’à la dernière en fin de saison que l’on dirait bien verte.

L’Anax de juin (Anax junius), de couleur bleue, vit dans les Amériques, du Nord et centrale. Lors des grandes tempêtes, il arrive qu’on la retrouve en Europe, déportée sur des îles ou la façade atlantique. Elle y va de longues migrations, depuis le Québec jusqu’au Texas et au Mexique.

Le Sympétrum éclaireur (Sympetrum obtrusum obtrusum), de couleur rouge, que j’aperçois en juillet et août, aimerait les insectes volants, au corps tendre, comme les maringouins, les mouches, les petits papillons de nuit et les demoiselles. Comme les autres libellules, elle montre bien que l’humain n’a pas inventé la préhension. Elle arrive à refermer ses deux pattes avant comme si elle possédait deux mains. Et grâce aux articulations qui s’apparentent à des coudes, elle porte ce qu’elle désire à sa bouche.

Il y a une manière d’approcher une libellule. Il faut y aller avec douceur, car elle vous a vu. Idéalement, seul, donc non accompagné. La plupart du temps, les plus grosses ne semblent guère intéressées à une rencontre quelconque, elles sont à leur affaire, empressées. Ou, qui sait, devenues bien craintives avec l’âge. Vous commencez à vous avancer qu’elles partent. Mais on dirait les petites particulièrement curieuses, étonnées de votre présence. Doucement, vous pouvez même soulever très légèrement la branche où elle s’est posée. Elle vous observe, emmagasine de l’info.

La rouge, de moyen format, vous permet de l’approcher. Mais la toute petite, l’orange, est un don. Elle mesure moins de 4 cm. Vous quittez l’endroit où elle se trouve, puis vous revenez qu’elle réapparaît, se posant tout près devant vous. Et observez-la bien. Elle oscille de la tête, de gauche à droite, de haut en bas. Et demeure là, patiente, à vous regarder. Entend-t-elle, je l’ignore. Mais j’aime lui parler. Avec douceur aussi.

Les libellules fascinent. Leur existence toujours actuelle, leur pérennité, leur si longue durée jamais interrompue subitement, permet de croire que la vie réalisait une certaine perfection au moment de leur apparition. Au début, à l’état de fossiles, nous dit-on, aujourd’hui, retrouvées « imprimées » dans la pierre, elles étaient encore plus impressionnantes, l’envergure de leurs ailes mesurant 70 cm.

Au Québec, les libellules meurent à l’automne si elles n’émigrent pas. Un journaliste français [Herzberg, août 2018] a rejoint un chercheur allemand, Martin Wikelski, qui a travaillé en 2006 à Princeton sur la côte est américaine. Cet éthologue a étudié ce qui guide les libellules qui émigrent, bien que nous n’en connaissions pas le nombre. Pour ce faire, Wikelski a collé sur le ventre de quatorze libellules un tout petit émetteur de 0,3 gramme.

« Cela ne semble pas avoir entravé son vol », dit le chercheur. Et il a pu suivre les insectes pendant dix jours et sur un rayon de 140 kilomètres.

Premier constat : les libellules migrent comme les oiseaux et les chauves-souris. Elle se fient sur la température et le vent. Elles privilégient les jours de faible vent (moins de 12 km/h) et ne volent jamais quand le vent dépasse 25 km/h. Elles peuvent s’arrêter plusieurs jours quelque part, puis repartir le lendemain d’une nuit fraîche. « Notre interprétation est qu’une nuit fraîche leur signale un vent du nord et leur permet donc de viser le sud. »

Lors de leur vol, les libellules aiment suivre les lignes géographiques, comme les bords des forêts, les berges des lacs et certains axes routiers. Parties des environs de Princeton, toutes celles qui sont arrivées face à l’océan ont rebroussé chemin ou suivi la côte.

Au cours de cette recherche de Wikelski, la moyenne de 25 kilomètres de vol parcourus chaque jour peut paraître modeste. Mais une des quatorze libellules est quand même parvenue à voler 150 km en une journée. Le chercheur a aussi appris que des vitesses de 50 km/h. ont été enregistrées. « Et nous n’avons pas sélectionné des champions » ajoute-t-il.

 

Cette page devrait apparaître dans un prochain livre ayant pour titre HISTOIRES NATURELLES.

Cugno, Alain, La libellule et le philosophe, Paris, L’Iconoclaste, 2011.

Entomofaune du Québec, section des Odonates (http://entomofaune.qc.ca/entomofaune/odonates/odoindex.html

).

Hanson, Thor, Le triomphe des graines, Paris, Buchet Chastel, 2017.

Herzberg, Nathaniel, « Itinéraire d’un gros porteur nommé libellule », Le Monde (Paris), édition du 12-13 août 2018, p. 24.

Libellule lydienne

Anax de juin

Sympétrum éclaireur

Sympétrum éclaireur

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