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Ma belle amie Sylvie m’écrit

Havre aux maisons

Hier après-midi, à 15 heures, sur la route, j’entends à la radio qu’un avion est tombé aux Îles-de-la-Madeleine, dans le golfe du Saint-Laurent, sans aucun autre détail. Immédiatement, je pense à Sylvie et aux siens.

À la maison, je lui téléphone tout de suite. Elle m’assure qu’aucun de ses proches n’est touché et ajoute : «Tu sais, Jean, aux Îles, nous nous connaissons tous, nous formons une grande famille. Merci d’avoir appelé.»

Par la suite, nous apprenions que le chroniqueur politique Jean Lapierre, ses deux frères, sa sœur et son épouse, le pilote et le co-pilote, avaient perdu la vie.

Et voilà maintenant le si beau courriel qu’elle m’envoie. Fort riche, et absolument émouvant.

 

Bonjour Jean,

 Merci d’avoir téléphoné hier. Ça m’a beaucoup touchée.

 Qu’on soit encore aux Îles, ou de la diaspora, comme moi, toute petite communauté que nous sommes, nous restons très liés par un fil pas nécessairement facile à comprendre pour ceux et celles du « continent ».

 Je pense que, nonobstant son parcours politique sinueux et son petit côté parfois cabotin, nous étions très fiers de Jean Lapierre. Il était comme le visage public et aimé de ce que nous sommes, nous les Acadiens.

 Un mélange de détresse profonde et de sensibilité exacerbée lié au fait que nous avons failli disparaître, contrebalancé par une joie de vivre, de célébrer, bien souvent avec un sens de l’humour marqué au coin de l’autodérision, de la moquerie et de l’exagération, comme contents de montrer aux autres que nous nous en sommes sortis sans l’aide de personne, ou presque. Raconter, faire de la musique, chanter, faire du bruit, c’était nécessaire pour rester en vie dans ce destin tragique qui est le nôtre, et que les anciens nous transmettaient oralement. Nous n’étions pas comme les autres, disaient-ils.

 J’ai commencé à aller aux îles avec mes grands-parents en 1960. À cette époque, il n’y avait pas de routes pavées, pas de restaurants, pas de motels, pas de touristes.

 On faisait le tour des maisons pas barrées pour aller veiller au son des violons et des accordéons. Certaines maisons étaient si petites que nous, les enfants, nous passions la soirée sur un perron minuscule à se raconter des peurs à la noirceur. En plus, chez ma tante Marine, il n’y avait même pas d’électricité.

 L’après-midi, j’allais sur le quai de l’Étang-du-Nord, avec mon grand-père Hubert qui rendait visite à son ami d’enfance, Jimmy, et qui passait son temps à lui raconter des histoires de subventions fédérales qui ne viendraient jamais.

 On allait se baigner au Borgot, à côté de la butte à mon oncle Ovide, pas loin du phare de l’Étang-du-Nord, d’où on voyait le soleil tomber dans la mer.

 Les beaux jours, ma grand-mère Pheda nous amenait à la pêche aux coques sur la plage de la Martinique. Il y avait toujours un moment où elle s’immobilisait pour nous raconter l’histoire de son père parti en mer un jour et jamais revenu, et qu’il a bien fallu après la placer chez des Bouffard de Bassin pour que sa mère, la redoutable Caroline, puisse survivre ! Il paraît que je tiens de la » Careuline » (avec l’accent !).

 Avec mon oncle Étienne, fondateur de la coopérative d’alimentation du village, on faisait des tours de machine pendant lesquels il nous faisait croire que les rares vaches brunes qui broutaient dans les prés de l’Étang-des-Caps donnaient du lait du chocolat.

 Avant le souper, on allait donner à manger au cheval à Pépé Alec qui était attaché au poteau de la corde à linge. Par un petit boisé, on traversait chez ma tante Anna pour aller jouer aux cartes. Mais, à mi-chemin, on s’arrêterait devant la « Roche à Marie-Anne », la fille que ma tante Anna avait donné, contre le gré de la petite, à sa soeur Evelyne qui ne pouvait avoir d’enfant, habitait au Saguenay et vivait avec le riche Aimé St-Hilaire. Acheté un enfant avec de l’argent. Avant de prendre le bateau, la petite avait réussi à se sauver et à se cacher. Elle partit finalement. Mais elle fut malheureuse toute sa vie.

 Quel événement aussi c’était d’aller assister à l’arrivée du « bateau », le Nord Gaspé, au Cap-aux-Meules qui débarquait des tonnes de marchandises attendues avec impatience par les habitants, mais qui repartait avec le camion de la Croix-Rouge venu faire passer les tests pour la tuberculose, qui repartait avec les malades diagnostiqués pour le sanatorium de Gaspé, alors que les familles pleuraient silencieusement sur le quai.

 Enfin, de faire la procession de la fête de L’Assomption, avec en tête les curés mais aussi Hormidas Langlais, l’increvable député.

 Alors, quand j’ai vu, hier, Madame Julie Snyder, celle qui a acheté l’ancien Hôtel Fugère, mettre sur son Facebook le message « je suis une fille des Îles », je suis un peu en colère. Comme quand j’entends les bobos du Plateau ou de Montcalm parler des Îles d’un paradis qu’ils ont découvert et qu’ils colonisent, avec des jugements juste un peu méprisants pour les gens du cru…..

 J’ignore pourquoi je te dis tout ça ;-) Peut-être parce que tu connais le poids de l’histoire ;-)

 Merci d’excuser ma petite montée d’huile de foie de morue.

 Sylvie

C’est bien moi, si chère Sylvie, qui te remercie de ces mots si touchants. Ils devaient être dits ! Pour nous tous et toutes, voyons !

 

La photographie, en vert tendre, est de mon ami René Lagrange.

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