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Décès de l’épouse d’un Patriote de 1837-1838

lucien gagnonOn n’évoque à peu près jamais de ce qu’ont vécu les fiancées ou les épouses des Patriotes de 1837-1838. Seulement a-t-on parlé de Madame Henriette Cadieux de Courville, la veuve de François-Marie-Thomas Chevalier de Lorimier. Et encore a-t-il fallu que l’avocat, historien et journaliste Laurent-Olivier David s’intéresse à son sort.

Nous avions aussi un billet sur Anastasie Hébert qui était allé chercher le corps de son père sur le champ de bataille à Saint-Charles-sur Richelieu.

Le 25 novembre 1887, dans Le Franco-Canadien, l’hebdomadaire de Saint-Jean-d’Iberville, le docteur Avila Hébert, son petit-fils par alliance, rend hommage à Sophie Régnier. Madame Régnier, qui meurt à 78 ans, était l’épouse de Lucien Gagnon, cultivateur décédé à Corbeau, dans l’État de New-York, en fuite en 1842, seul, poursuivi par le gouvernement britannique. Richard Chabot, son biographe, écrit : «Prévenue de son décès, sa femme [Sophie Régnier] répond à ses vœux en faisant transporter son corps à Saint-Valentin, vêtu de la tuque bleue et des vêtements patriotes faits d’étoffe du pays». Témoignage d’Avila Hébert sur Sophie Régnier.

Madame Gagnon était la seconde femme du grand patriote, Lucien Gagnon, qui fut l’un des chefs de l’insurrection de 37-38 dans cette partie du sud du pays [dans la région du Haut-Richelieu, près de la frontière avec les États-Unis]. C’est lui qui fut un des combattants des patriotes à la bataille de Moore’s Corners, où il fut blessé.

Remplie elle-même du plus ardent patriotisme, Mme Gagnon n’a jamais cessé de soutenir et d’encourager son brave époux au milieu des vicissitudes et des anxiétés de cette période d’agitation. Les lignes suivantes que nous empruntons au livre de M. L. O. David [Les Patriotes de 1837-1838] peignent bien les souffrances qu’eut à endurer cette femme héroïque au temps de nos luttes pour nos libertés constitutionnelles :

 

Un soir que Mme Gagnon était seule avec ses enfants, des hommes armés entrent soudain dans sa maison, l’insultent, la menacent, lui annoncent qu’ils viennent au nom de la reine [Victoria, bien sûr] confisquer tous les biens de son mari, s’emparent en effet de tout, clouent les portes de toutes les chambres de la maison, des granges, bâtiments et dépendances, et donnent trois heures à Mme Gagnon pour sortir avec sa famille. La pauvre mère essaya en vain de toucher ces barbares en leur montrant ses enfants pressés autour d’elle, et sa vieille mère âgée de soixante-quinze ans; elle leur demanda même en vain la permission d’emporter des vêtements et des provisions. Elle fut obligée de partir, dénuée de tout.

Et l’on vit cette pauvre femme sur le chemin, par une nuit noire et froide, aller de porte en porte, un enfant dans les bras, suivie d’une vieille femme de soixante-quinze ans, sa mère, et de sept enfants tremblants de peur, grelottant de froid. Les bureaucrates avaient tellement effrayé le voisinage qu’à plusieurs endroits on ne voulut pas recevoir la femme et les enfants de Gagnon. Les fugitifs furent donc obligés de faire une demi lieue avant de trouver un refuge. Quelques jours après, Mme Gagnon et sa famille prenaient la route des États-Unis. Deux voitures portaient les hardes et les provisions qu’elle avait pu se procurer pour faire son triste voyage; elle s’en allait le cœur serré mais confiante et certaine qu’on la laisserait passer tranquille. Vain espoir ! Elle était à peine partie qu’une troupe de bureaucrates l’attaquait, pillait les voitures, s’emparait de tout, vêtements et provisions, et la laissait à peine vêtue sur le grand chemin.

 

Mme Gagnon a toujours conservé précieusement le sabre de son mari, une chemise tachée de sang que portait son fils Pierre, percé par les baïonnettes anglaises, des journaux de cette époque, le Vindicator, la Minerve, la Quotidienne, etc., etc. Elle aimait de temps à autre revoir ces souvenirs.

Ayant vécu trois années dans son intimité, il nous arrivait souvent de lui faire raconter au coin du feu, dans les longues soirées d’hiver, les divers événements de cette période mouvementée. Elle se plaisait à se rappeler les moindres détails qui se rapportaient à cette phase de notre histoire et sa mémoire fidèle ne lui faisait jamais défaut.

Brisée par la souffrance, ployant sous le poids des ans et de la maladie qui a terminé sa carrière, elle retrouvait son enthousiasme et son ardeur d’autrefois quand il lui arrivait de parler de 37- 38. «J’aime à parler de toutes ces choses, disait-elle souvent; cela me rajeunit de cinquante ans.» […]

Au souvenir de cette tombe qui vient de se fermer, qu’il nous soit permis d’exprimer un vœu : que ses concitoyens n’oublient jamais la grandeur d’âme, le courage, l’énergie de leur aïeule; et par-dessus tout, qu’ils se rappellent toujours le patriotisme ardent et sincère qu’a déployé durant toute sa vie cette femme d’élite !

 

Le portrait de Lucien Gagnon est d’abord paru dans L’Opinion publique (Montréal) du 28 mars 1878. On le retrouve sur le site de Bibliothèque et Archives nationales du Québec au descripteur «Gagnon, Lucien».

5 commentaires Publier un commentaire
  1. Esther #

    Merci de ramener à nos mémoires le destin de ces femmes qui ont tenu le flambeau près de leur conjoint… tant qu’elles ont pu. Elles ont beaucoup de mérite !

    27 novembre 2014
  2. Jean Provencher #

    Absolument.

    27 novembre 2014
  3. Lucien Gagnon est aujourd’hui inhumé au sous-sol de l’église de St-Paul-l’Île-aux-Noix. Ironique pour cet anticlérical…

    22 août 2015
  4. Jean Provencher #

    Merci beaucoup, Monsieur Laporte. Fort ironique, en effet.

    22 août 2015

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  1. On perd un autre Patriote de 1837-1838 | Les Quatre Saisons

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