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«Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine»

Étrangement, bien que l’une et l’autre soit passablement éloignées du Québec, il m’a toujours semblé que l’Alsace et la Lorraine bénéficiaient d’un capital de sympathie au Québec. Pour quelles raisons, je ne saurais trop dire. L’Alsace, peut-être pour ses marchés de Noël, ses paysages enneigés et ses cigognes. La Lorraine, tout de suite pour sa chanson où, enfants, nous passions en sabots dondaine et rencontrions trois capitaines.

Mais il y a plus. Cette sympathie diffuse pour ces deux provinces françaises vient peut-être des suites de la guerre franco-allemande de juillet 1870 à janvier 1871 qui fit en France près de 140 000 morts (au combat ou de maladie) et 39 000 dans l’armée allemande. La défaite française entraîna, en particulier, la fin de l’Empire et la perte de l’Alsace et de la Lorraine.

Dans le cadre de mes recherches, quelle surprise, quel plaisir de retrouver dans Le Monde illustré du 17 janvier 1891 les dires de l’avocat et archiviste Édouard-Zotique Massicotte. Il rappelle qu’à 8 ans, en 1875, dans les rues de Montréal, il fut tout remué par deux chanteurs français ambulants, éclopés, qui y allaient du chant «Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine».

Je me tais. Écoutons-le.

 

C’est en 1875, si je me rappelle bien, que passaient dans nos rues deux chanteurs qui firent fureur.

Tous deux étaient français, tous deux étaient invalides, tous deux disaient avoir échappé, comme par miracle, à la mort, durant le désastre de 1870.

Cette terrible guerre était encore présente dans toutes les mémoires. Nos cœurs gaulois avaient battu tant de fois aux récits de cette lutte grandiose, que nous considérions comme des êtres surnaturels ceux qui l’avaient vue de près.

Vêtus en matelots, nos anciens soldats, l’un débarrassé d’une jambe l’autre d’un bras, parcouraient notre ville en chantant des chansons patriotiques, éveillant la sympathie des gens, les touchant par leurs récits vrais ou faux.

Ils sont disparus depuis longtemps, mais je me rappelle encore une de leurs chansons que, gamin alors, j’avais apprise en les suivant.

La voici :

 

France à bientôt, car la Sainte Espérance
Remplit mon cœur en te disant adieu !
Attendant l’heure de la délivrance
Pour l’avenir nous allons prier Dieu.
Nos monuments où flotte leur bannière
Semblent porter le deuil de nos drapeaux.
France ! Entends-tu la dernière prière
De tes enfants couchés dans leur tombeau ?

REFRAIN
Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine
Et malgré vous nous resterons Français.
Vous avez pu germaniser la plaine
Mais notre cœur vous ne l’aurez jamais !

Eh ! quoi, nos fils quitteraient leurs chaumières
Pour s’en aller grossir vos régiments,
Pour égorger la France notre mère
Vous armeriez les bras de nos enfants ?
Ah ! vous pouvez leur confier des armes
C’est contre vous qu’elles leur serviront
Le jour où las de voir couler nos larmes
Pour nous venger leurs bras se lèveront.

(refrain)

Mais jusqu’au jour, oh ! drapeau tricolore
Tu flotteras sur nos murs ciselés
Fier, étouffant la haine qui les dévore
Et fait bondir nos cœurs inconsolés.
Mais au grand jour où la France meurtrie
Réformera ses nombreux bataillons
Aux cris sauveurs jetés par la Patrie
Hommes, enfants, femmes répondront :

(refrain)

Du vil dommage fait à la France
Un jour bientôt devrez vous repentir,
Un jour viendra où de notre revanche
Dieu paternel saura bien vous punir.
La foudre tombera sur vos chaumières
Et votre empire sera tout partagé,
Vous paierez le prix de nos misères
Et nous jouirons de la belle liberté.

(refrain)

Le sens n’y est pas toujours, les vers sont quelquefois boiteux et la rime courte souvent, mais je ne l’ai jamais sue mieux. Plusieurs personnes de mes connaissances la savent aussi, mais pas plus correctement.

Vous ne connaissez pas cette chanson ? La voici : http://www.youtube.com/watch?v=TN3a4kOl4Yo

Et je serais mal en peine de vous dire comment cette chanson de résistance a pu se rendre un jour dans mon pays natal, Trois-Rivières.

 

La photographie ci-haut est celle de la statue située dans le village de Bennwihr, près de Colmar, symbolisant les deux régions qui malgré tout sont restées attachées à la France. Il s’agit d’une photographie de Claude Janot qui dit que cette statue, érigée en 1925, porte encore les stigmates de la 2ème guerre mondiale. Et Claude ajoute : « Quelle tristesse sur leurs visages ! »

Dans un article, une visiteuse amie me signale aussi la chanson « Le petit crucifier », en lien avec cet épisode de l’histoire de l’Alsace et de la Lorraine, que sa mère lui chantait pour l’endormir, le soir. On peut lire son commentaire au bas de ce dit article.

L’illustration de la chanson En passant par la Lorraine provient de La Bonne Chanson, dix albums qu’on appelait Cahiers, parus de 1938 à 1951, du musicologue Charles-Émile Gadbois (1906-1981). Elle apparaît dans la série de manuels Chantons la bonne chanson à l’école, 1957, Troisième année, faisant partie du programme officiel du cours primaire, manuels approuvés par le Comité catholique du Conseil de l’Instruction publique.

7 commentaires Publier un commentaire
  1. Jean Provencher #

    Ah, de là-bas, mon cher ami Jean-Luc m’écrit:

    En fait de “Lorraine”, comme tu le sais, il ne s’agissait que du département de la Moselle où je suis effectivement né.

    Il y a eu un troc entre l’Allemagne et la France. Ma famille paternelle (francophone, je veux dire ne parlant pas le dialecte allemand) vient de l’ancien département de la Meurthe. La partie est de ce département (très rurale) a été laissée aux Allemands contre la partie nord-est de l’ancien département de la Moselle (Longwy, etc.) afin de garder un peu du gisement de minerai de fer lorrain. Le nouveau département formé du pays de Longwy et amputé du Saulnois (ex; Dieuze où je suis né) s’appelle depuis “Meurthe-et-Moselle”, son territoire ayant une drôle de forme en L à cause de cet arrangement.

    Il est intéressant de noter qu’une fois retournés à la France en 1918, les Mosellans et les Alsaciens ont tenu à conserver de nombreuses lois allemandes passées par Bismarck durant l’annexion, notamment sociales (plus avancées que les lois françaises de l’époque) et religieuses (non séparation de l’Eglise et de l’Etat). D’où un droit local propre à l’Alsace-Moselle, toujours très vivace aujourd’hui, avec entre autres: droit à la faillite personnelle, Vendredi saint férié, cours de religion ou de morale obligatoire au primaire, etc. http://fr.wikipedia.org/wiki/Droit_local_en_Alsace_et_en_Moselle
    Mais, bon, tu connaissais probablement cette particularité que le reste de la France nous envie souvent.

    Sinon, je suis fier d’être né à Dieuze, vieille ville de sel, donc longtemps prospère et patrie de plusieurs personnalités très intéressantes (à part moi!), notamment d’artistes, d’écrivains et de communards: http://fr.wikipedia.org/wiki/Dieuze

    17 janvier 2013
  2. Jean Provencher #

    Écoutez, grâce aux merveilles du courrier électronique, mon ami Jean-Luc et moi conversons. Et l’histoire de cette région est étonnante, captivante, même si triste par moments. Allez, avec sa permission, vous pouvez jeter un œil par-dessus notre épaule. Jean-Luc rajoute :

    En fait, les épisodes particulièrement intéressants de l’histoire de ce bout de France, ce sont les annexions de 1870-1918 et 1940-44 (là, les francophones ont été “expulsés” dans le sud de la France), mais aussi la Guerre de Trente Ans, véritable Hiroshima pour le Saulnois: la population a été littéralement éradiquée et la région quasi déserte pendant plusieurs années. À tel point que la France ou les ducs de Lorraine, je ne sais plus, ont dû faire appel à des immigrants de Suisse, de Belgique et de Lombardie.

    Il y a ainsi des gens qui ont des noms germaniques (ex: Simmerman dans ma famille), qui sont devenus francophones en immigrant et n’ont pas du tout la même origine que les Mosellans germanophones de plus vieille souche (qui résident au nord de la ligne de chemin de fer Metz-Strasbourg qui correspond plus ou moins à la “frontière” linguistique).
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Fronti%C3%A8re_linguistique_mosellane

    17 janvier 2013
  3. Jean Provencher #

    Nous causons, nous causons toujours. Jean-Luc ajoute:

    Je relis l’article Wikipedia sur la frontière linguistique: il est très bien fait.

    Une autre anecdote: si tu regardes la carte http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Frontiere_linguistique_mosellane.jpg
    tu vois que l’Alsace (67) “rentre” un peu dans le département de la Moselle. C’est ce qu’on appelle “l’Alsace bossue” Là, ce sont des anciens cantons mosellans plutôt protestants qui ont demandé après la Révolution à être rattachés au département du Bas-Rhin (Alsace), jugé plus favorable aux protestants.

    J’ai aussi appris récemment en rendant visite à un ami qui a une maison à la limite des départements de Moselle, Meurthe-et-Moselle, Vosges et Bas-Rhin (!) qu’avant la Révolution, le prince de Salm, “Belge” acquis aux Lumières, avait accueilli des Mennonites suisses pour cultiver l’enclave qu’il possédait entre l’Alsace et la Lorraine. Après la Révolution, ces Mennonites sont partis au … Canada. Vois les restants de fermes mennonites (photos ci-jointes) “mangées” par la forêt vosgienne.

    17 janvier 2013
  4. Edouard Bustin #

    J’ai envoyé à Jean-Luc cette autre chanson que les “anciens” (je veux dire ceux qui étaient nés vers la fin du 19éme siècle) chantaient encore aux noces et banquets… en Belgique (où les ‘Prussiens’ avaient laissé de mauvais souvenirs)!

    http://www.youtube.com/watch?v=ah1FTTG0V7E

    La vogue de ces chansons plus ou moins revanchardes (p.ex. “Ils ont brisé mon violon…” ou “L’oiseau qui vient de France”) a duré jusqu’au début du 20ème siècle, mais celle dont je vous envoie le lien est une perle en son genre!

    17 janvier 2013
  5. Jean Provencher #

    Ô, merci infiniment, cher Monsieur Bustin ! C’est merveilleux. Vous ajoutez au dossier. Et ça nous aide encore mieux à comprendre, je parle pour nous de ce côté-ci de l’océan.

    17 janvier 2013

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