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Le temps des déménagements

Le 1er février, je vous demandais si vous aviez choisi de déménager cette année, qu’il vous fallait donner alors un avis à ce sujet à votre propriétaire. Si vous souhaitiez partir, le temps est maintenant venu, trois mois plus tard.

Certains se réjouissent de ce moment, d’autres moins. C’est demain le 1er mai, écrit le journal de Chicoutimi, le Progrès du Saguenay, le 30 avril 1903. Une foule de personnes voient arriver cette date avec appréhension, car pour un grand nombre le 1er mai est la journée du déménagement. Dans les villes, la fièvre de déménager au printemps fait des ravages sérieux. Le bonheur de madame ne saurait être complet sans cela. Le déménagement a pour elle un attrait sans pareil. La maison qu’elle occupera demain lui apparaît comme un vrai paradis. Elle va goûter enfin la joie pure d’habiter un logement idéal. Le bonheur est souvent éphémère; mais on en est quitte pour se reprendre l’année suivante. Dans tout ce brouhaha, c’est la figure du mari qui est la plus intéressante. Les uns prennent la chose assez gaillardement, mais il en est d’autres qu’on prendrait assez facilement pour des condamnés à mort, à les voir charroyer poêles et tuyaux, les traits altérés et empreints du plus profond découragement. C’est ceux-là surtout qui redoutent le premier de mai.

Partout dans les villes, les voitures se croisent, chargées à ras bord. C’est le défilé. Et ça dure depuis 1690, année où le gouverneur Frontenac en a décidé ainsi. Manifestement, on semble tenir à ce moment de l’année pour déménager. Nos rues sont remplies de lourds camions encombrés de meubles et effets de toutes sortes que l’on transporte d’un lieu à un autre et suivis d’enfants, jeunes garçons et jeunes filles, portant qui, une horloge, un pot à bouquet, une lampe et mille autres articles exposés à se briser dans les voitures de déménagement. Sur les rues, on voit un peu partout des fenêtres complètes garnies de gazettes ou encore des logements vides où la couche de poussière est le seul ornement sur les murailles comme sur les corniches et les planchers. Bref, c’est du travail en perspective pour la prochaine locataire. C’est le 1er mai avec tous ses désenchantements. Hélas ! combien de gens déménagent pour se donner plus de confort et qui constateront en peu de jours que l’ancien logis occupé durant de longues années, avec tous ses souvenirs de famille, valait beaucoup mieux que le nouveau. Et pour parodier la chanson électorale populaire : “Ce n’était pas la peine, assurément, de changer de… logement”. [Le Soleil, 30 avril 1908]

Dans les faubourgs Saint-Roch et Saint-Sauveur, à Québec, on ne s’y retrouve plus. Depuis deux ou trois jours, écrit Le Soleil du 2 mai 1903, tout est sans dessus dessous à St-Roch et à St-Sauveur. Partout, dans toutes nos rues, ce n’est qu’un chaos, un horrible mélange de meubles riches et pauvres, de chaises éclopées, de frusques de toutes sortes, de tous genres et de toutes couleurs, de belles et vilaines choses, d’objets d’art et de vieilleries. Et tout cela a pour cause l’opération si ennuyeuse et malheureusement nécessaire que l’on nomme les déménagements. Et s’il y en a eu cette semaine ici ! Ça été un encombrement, un tohu-bohu indescriptible pendant plusieurs jours. Mais il y a cela de consolant, c’est que tout prend fin sur terre, même les ennuis. Avec la soirée d’aujourd’hui, nous serons débarrassés pour un an du moins de cet affreux brouhaha.

Cela dit, des villes s’en tirent mieux que d’autres. À Sorel, en 1902, peu de familles déménagent. Hier, fête du printemps, écrit le Courrier de Sorel du 2 mai, mais c’était aussi un jour de deuil pour les femmes qui font l’empaquetage de leur butin pour déménager. Pour ceux qui sont dans cette position, ce jour-là, les maris sont de mauvaise humeur, les femmes disputent, les enfants pleurent, enfin c’est un jour de désolation. Heureusement, à Sorel, il y a peu de déménagements cette année, ceux qui ont des logements les ont gardés, de peur de ne pas en trouver d’autres.

 

L’illustration est extraite de l’Album universel, édition du 7 mai 1904. On la trouvera à l’adresse suivante : http://bibnum2.banq.qc.ca/bna/illustrations/detail/5731.jpg

4 commentaires Publier un commentaire
  1. Mario Gervais #

    Sans vouloir à tout prix imiter tous ces oiseaux nicheurs qui reviennent actuellement et se démènent corps et âmes afin de procréer l’espèce (la majorité des espèces sont en déclin, certaines carrément en péril, faute d’habitat, hélas!), cette année, j’ai néanmoins choisi le début mai plutôt que d’attendre la cohue du 1er juillet pour déménager.

    Une belle synchronicité avec ces jeunes hirondelles bicolores, nouvellement adultes, qui reviennent au bercail voir s’il n’y aurait pas quelques places libres dans la cabane qui les a vu naître… Ça piaillait avec véhémence ce matin..!

    Par chance que, contrairement à ces hirondelles, mes parents m’accueillent à grands bras ouverts, le temps que je me réinstalle… De bons plats chauds, une tonne d’aide inconditionnelle à ma relocalisation, sans doute peu de choses en commun avec cette belle illustration du début du siècle, fort éloquente… si ce n’est l’incontournable casse-tête consistant à tout faire tenir dans le *bogie*..!

    Aussi tôt qu’en février, bien malin qui aurait pu dire que je serais dans les boîtes au début mai..!!! Et pourtant….! Cela dit, compte tenu que c’est pour le mieux… ;-)

    Courage à tous qui déménagez ces jours-ci, ou qui déménagerez fin juin..!!!

    Sur ce, il y a encore des boîtes qui m’attendent…!

    2 mai 2012
  2. Jean Provencher #

    Ah, cher Mario, je vois que tu respectes tout à fait notre tradition ancienne du déménagement le 1er mai ! Bonne installation nouvelle.

    3 mai 2012

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