Skip to content

L’heure où le laboureur revient du champ

Une douce fraîcheur descend des arbres, mettant des perles à la dentelle des feuilles, on dirait des joyaux tombés de la parure des cieux étoilés. Le papillon se blottit dans le cœur de la rose et les belles-de-nuit ouvrent leurs corolles à la brise embaumée. Les oiselets piaillent et se querellent, comme des marmots qui n’ont pas sommeil et que les mères forcent à dormir en grondant doucement. Des troupeaux de vaches reviennent lentement du pâturage, suivies du chien qui aboie et mordille les jarrets des récalcitrantes. Minet, sur le seuil de la porte, se lèche le museau en songeant à l’écuelle de lait chaud.

Le tic tac du moulin s’est tû. De la rivière, moussant sur l’écluse, s’élève un concert étrange qui endort les rêveries.

Une seconde vie frissonne dans les êtres, vie mystérieuse et profonde dont l’artère bat dans un brin d’herbe qui croît en sommeillant, dans l’insecte bruissant sous la feuille, dans le lézard aspirant au nord de son trou la goutte de rosée échappée à l’adieu du soleil. La déesse, vers qui monte la sérénade de l’amoureuse nature, montre un bout de son épaule au-dessus des côteaux dormants.

C’est l’heure où le laboureur revient du champ, la faulx sur l’épaule, des épis de blés encore accrochés à ses cheveux, charriant avec lui une saine odeur de foin coupé, vigoureux et beau comme le dieu Pan. Il essuie son front trempé de sueurs, heureux d’aspirer la fraîcheur de la tombée du jour, satisfait de la noble tâche accomplie. Aussi, quelle joie pure rayonne sur ses traits mâles et fiers, où brille l’indépendance de sa royauté pacifique. Son œil franc ne fuit pas le regard, et sa lèvre n’a pas le rictus de l’envieuse cupidité, ni ses tempes les précoces rides du vice. Il marche en se balançant, et chante d’une voix vibrante un vieux refrain dont l’écho traîne longtemps dans l’air. Sa chemise entr’ouverte découvre le cou bruni par le soleil. Un large chapeau de paille, rejeté en arrière de la tête, laisse en pleine lumière crépusculaire des traits sculptés dans le marbre, on dirait.

Cette voix et ces pas mettent la ferme en gaîté. Des enfants accourent à la rencontre du laboureur. Ils s’accrochent à ses genoux. Une bambine grassette et blanche veut se faire promener en «mouton».

Dans l’encadrement de la porte paraît la reine de ce roi débonnaire. Belle comme une vierge de Raphaël, elle aussi porte en ses bras un enfant potelé; une nimbe lumineuse auréole sa maternité rayonnante.

L’enfantelet agite ses menottes roses et balbutie un ramage incompréhensible, regarde sa mère et semble la supplier d’être son interprète. Il ouvre la bouche toute grande, dans un effort comique pour dire quelque chose.

Ah ! Ah ! fait la mère, en riant; tu ne sais pas ce que Bébé veut t’apprendre ? Tu vas voir. — Chéri, viens marcher pour Papa ! Fais trois grands pas comme ce matin.

En posant sur le sol les petons hésitants de l’enfant, elle se met à le suivre, marchant de son pas incertain, riant de son rire étonné. Et le cher amour avance son pied mignon en tremblant, lève bien haut sa petite jambe, si faible qu’un souffle de papillon peut le faire tomber. Impatient, pourtant, comme un oiseau qui commence à battre de l’aile au bord du nid, il fait un pas, puis deux… puis… il vient tomber radieux dans les bras de son père, qui le guette. Le regard du laboureur va de la mère à l’enfant. Et pour cacher son émotion, deux fois il fait tournoyer le bambin au bout de ses poignets vigoureux.

Sur tout cela, tombent des lueurs de soleil mourant et les clartés blanches de la lune qui monte à l’horizon. J’emplis mon œil de la douceur de ce tableau avec une envie de crier à ces heureux : Laissez croître la clôture de cèdre parfumée autour du potager et tâchez de garder le bonheur prisonnier dans votre cage de verdure !

 

Un texte de Colombine [Éva Circé-Côté, 1871-1949]. Extrait de son ouvrage Bleu, Blanc, Rouge. Poésies, paysages, causeries, Montréal, Déom frères, Éditeurs, 1903, p. 151-153.

Ci-haut, il s’agit bien sûr de L’Angélus, une huile sur toile de Jean-François Millet créée durant la seconde moitié des années 1850. Elle apparaît sur la page Wikipédia consacrée à ce tableau, propriété du Musée d’Orsay, à Paris.

6 commentaires Publier un commentaire
  1. lukas #

    Quel beau texte ! Une écriture d’une sensibilité hors du commun… tellement précise que nous nous retrouvons au coeur même de cette scène. Merci de partager Jean.

    23 juin 2013
  2. Jean Provencher #

    Merci, cher Lukas. Bien beau dimanche.

    23 juin 2013
  3. Marielle J #

    Un texte qui ensoleille ma journée et qui me donne le goût de découvrir cette auteur. Encore une fois merci de nous partager ces merveilles.

    23 juin 2013
  4. Jean Provencher #

    Merci à Vous, bien chère. Votre pays doit être bien beau en ce moment.

    23 juin 2013
  5. Marielle J #

    En effet, il s’est paré pour la fête.

    24 juin 2013
  6. Jean Provencher #

    Ça donne envie de sauter dans la bagnole et d’aller faire un tour.

    24 juin 2013

Publier un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Vous pouvez utiliser des balises HTML de base dans votre commentaire.

S'abonner aux commentaires via RSS