Page 29 du livre de bord de Sainte-Anastasie en 1976.

Et on ne sait qui il est, d’où il vient, combien de temps il espère passer ici. La vie lui appartient et il peut défier qui il veut. Sa présence est un cadeau. Si vous trouvez mon dernier libre, Histoires naturellles publié en 2019, vous allez apprendre qu’il n’est pas du tout craintif avec les humains. Aucune loi de la nature ne l’enferme ; il est maître de sa vie. De l’Atlantique au Pacifique, il niche où bon lui semble. Sa confiance est venue de la variété de son vécu. Il était de passage ici en avril 2018.
Ouvrons à la pager 344, où l’auteur parle du Trivial et du Tragique.
« Le simple mortel, dans notre civilisation urbanisée, passe pratiquement toute sa vie sur le Plan Trivial; ce n’est qu’en de rares occasions — pendant les orages de la puberté, ou quand il tombe amoureux ou en présence de la mort — qu’il tombe soudain dans le trou et passe au Plan Tragique. […]
La force de l’habitude et des conventions nous enferme dans le Trivial; nous ne nous en apercevons même pas parce que les chaînes sont invisibles, les contraintes agissent au-dessous du niveau de la conscience. Ce sont les normes collectives, les codes de conduite, les matrices axiomatiques qui déterminent les règles du jeu, et nous font avancer presque tous, dans les ornières de l’habitude, nous réduisant à cet état d’automates bien dressés que les behavioristes présentent comme la vraie condition de l’homme. Ce que Bergson appelle « le mécanique incrusté sur le vivant » résulte de l’incarcération dans le Trivial.
Dieu merci, l’homme n’est pas toujours un être plat — mais seulement presque toujours. Comme l’univers où il vit, il est en état de création continue. […] La vie dans le Trivial est un emprisonnement indolore; c’est aussi une condition de stabilité sociale et intellectuelle. On ne saurait s’installer en permanence dans le ventre de la baleine. Émotionnellement et intellectuellement, nous ne pouvons nous permettre que de très brefs séjours sur le Plan Tragique, parmi les archétypes et les fins dernières. Émotionnellement, ce serait le voyage sans retour de Blake, ou le samadhi définitif du yogi. Intellectuellement, ce serait l’abdication de la raison. Car les êtres que l’on rencontre sur ce plan, les membres de cette matrice — éternité infini, causes premières, paradoxes des archétypes — sont des absolus irréductibles qui ne se prêtent pas au traitement logique. Ils bouleversent toutes les opérations rationnelles, comme le font en algèbre les symboles du zéro et de l’infini introduits dans une équation finie. C’est ce qu’exprime parfaitement le mot de Malraux : « Une vie ne vaut rien — mais rien ne vaut une vie ». Le physicien peut parler de l’infini en symboles abstraits, mais dans la vie ordinaire l’infini c’est l’infini, cette chose qui dépasse l’entendement, et l’on s’en tient là.
Arthur Koestler, Le cri d’Archimède. L’art de la découverte et la découverte de l’Art, Paris, Calmann-Lévy, 1965, p. 344 et 345.
Vous pouvez trouver Arthur Koestler sur ce site internet.
Le corps naît avec pour destin de périr, un jour ou l’autre; il a donc moins d’importance que l’âme. Le vrai sage le sait, et aucun des divers états du corps ne le porte à se lamenter. Deuxième chapitre, verset 11, page 51.
À l’instant de la mort, l’âme prend un nouveau corps, aussi naturellement qu’elle est passée, dans le précédent, de l’enfance à la jeunesse, puis à la vieillesse. Ce changement ne trouble pas qui a conscience de sa nature spirituelle. Chaque être est une âme spirituelle, distincte de toute autre. À chaque instant, celle-ci change de corps et se manifeste sous la forme d’un enfant, puis d’un adolescent, d’un adulte et d’un vieillard. Mais, à travers ces mutations, elle reste identique à elle-même et ne subit aucun changement. Finalement, à la mort de l’enveloppe charnelle qu’elle habitait, cette âme transmigre dans une autre. Sachant que l’âme est certaine de revêtir un autre corps, matériel ou spirituel, pour une nouvelle vie. Deuxième chapitre, verset 13, page 53.
L’âme ne connaît ni la naissance ni la mort. Vivante, elle ne cessera jamais d’être. Non née, immortelle, originelle, éternelle, elle n’eut jamais de commencement, et jamais n’aura de fin. Elle ne meurt pas avec le corps. l’âme ne connaît ni passé, ni présent, ni futur. […] Elle est éternelle et originelle : rien ne laisse croire qu’elle ait seulement pu avoir un commencement. L’âme ne vieillit pas non plus comme le corps. C’est pourquoi le vieillard se sent intérieurement identique à l’enfant ou au jeune homme qu’il fut. Les changements de corps n’affectent pas l’âme : elle ne dépérit pas comme le fait un arbre ou tout autre objet matériel ; elle n’engendre pas non plus de descendance. Deuxième chapitre, verset 20, page 62
Alors se lèvera parmi nous la race des fils légers, les Resplendissants au tranquille sourire. Et cette terre connaîtra l’enfance et la joie, parce qu’elle est terre des songes qui vivent. […]
Il faut choisir, Gregory, à chaque instant choisir Jeter par-dessus bord… […]
Me revoilà seul . Et je ne sais rien… Le grenier craque, les ombres tremblent. Je ne sais rien, ni où aller, ni que faire. Je ne veux pas de Gregory, pas de cette crique, et je ne veux pas du vieux monde, ni de ces hommes qui rapetissent la vie.
Je n’ai rien que cette foi, cette petite flamme au fond. Cela et rien d’autre. Et j’appelle, j’appelle dans le silence. J’appelle pour savoir. […]
Et je ne sais plus très bien par quel bout me prendre. La masse ancienne des jours est là qui pèse, et des habitudes de penser qui veulent reprendre le fil, mais elles flottent, comme si elles ne retrouvaient plus leur creux. […]
Je veux le vrai de mon être, le vrai de ma vie. Cela et rien d’autre. Je suis dans cette minute tout entier, sans avenir, sans passé. Je suis prière et silence dans cette minute. Je suis nu et j’appelle.
Quelque chose pétille sous la lucarne, devant moi — et soudain je sens que je sais. […]
Et soudain il me vient une reconnaissance infinie d’être seul, cet oiseau migrateur posé là pour un soir. Je voudrais dire merci, merci d’être là sans rien, vagabond sans foi ni loi — ah! une foi de granit, un loi d’or — sans rien que cette petite chaleur au fond qui me fait libre comme le vent. […]
C’est venu tout à coup avec une telle évidence : je pars pour les Indes. […]
Tout est joie, mais nous avons oublié.
Depuis si longtemps nous sommes en route, depuis de très vieilles forêts et des temples obscurs, en route comme à la recherche d’un puits qui étancherait notre soif pour toujours. Et nous portons tout le poids de la nuit d’où nous étions partis, marcheurs aux millénaires. Et nous nous souvenons, vaguement, très loin d’une grande lumière qui nous aimait autrefois, et nous berçait dans une enfance.
Et les eaux ont roulé. Les eaux noires du commencement des mondes où tout était oubli et stupeur.
Et nous avons grandi, lentement, obstinément, à travers des marais et des jungles, des nuits polaires, des déserts de feu. Et nous avons durci notre carapace pour lutter contre le noir cruel des choses, tranché le fil d’or qui nous faisait chair de la chair des mondes. Seuls, nous sommes devenus, hommes seuls dans le dur des choses.
Et toujours notre soif, cette nostalgie des eaux noires du commencement des mondes, cet appel des eaux de lumière d’avant les Temps. Ah! cet appel d’enfance qui nous hante, comme si nous étions moins que des hommes, plus que des hommes.
Satprem, L’orpailleur, Éditions du Seuil, 1960. Ce sont de courts passages des pages de 230 à 235. Je m’y plais beaucoup.
Nous sommes des témoins. Les archanges douloureux d’un monde qui croule. Nous sommes les fils d’une race nouvelle qui n’est pas encore née, mais qui vibre à travers nous comme un vent chargé de menaces et de pollens nouveaux. Je ne sais pas ce que nous voulons dire, notre oracle est scellé, nos songes sont obscurs, nos signes contradictoires. Nous n’avons pas la clef. Mais nous sommes là sur un seuil nouveau à frapper, frapper comme dut le faire le premier primate dans la forêt, qui voulut être un homme. Et nous nous perdons dans la révolte, perdons dans l’orgueil des victimes, dans la fascination du refus, du désert et des rêves. Mais notre sens n’est point d’être victime, ni de fuir; il est par-delà la révolte.
Notre sens est de frapper, frapper comme des enfants dans la nuit, jusqu’à ce que la porte s’ouvre. […]
Satprem dit à Gregory : Mais pourquoi tournes-tu autour de moi ? Ça t’intéresse donc tellement que je parte avec toi!
Gregory sursaute, comme s’il était pris en faute.
Damn it! Fais ce que tu veux après tout, avec ta loi plus haute que le hasard…
Mais je sais, Gregory, je sais parce que j’ai expérimenté; pas une fois, mais des dizaines de fois… Écoute, ce n’est même pas la question de « Vouloir un peu fortement » comme tu dis, parce qu’on ne sait même pas ce qu’il faut vouloir, on a des quantités d’idées contradictoires sur ce qu’il faut vouloir, ça change d’un jour à l’autre… Il faut trouver un autre point que la tête ou le cœur, quelque chose en dedans qui ne varie pas. Et quand on entre en contact avec ça, la vie change. On sort du hasard pour entrer dans une loi plus haute qui ressemble à de la liberté, et qui a le pouvoir sur les choses. Je sais, Gregory… j’ai vu, vécu, touché cela.
Ah! il n’y a pas de hasard, pas de hasard quand on sort de la trappe, et de cette fourmilière à mariage et à business. Pas un hasard si je suis là, sur cette crique, dans ce grenier. Pas un hasard si j’ai rencontré ce Sao Luiz qui m’a secoué jusqu’à l’âme — juste le choc qu’il faut au moment où il faut… Et cette minute, ce soir, ta guitare même ont quelque chose à me dire. Tout prend un sens, tout devient signe quand on change son point d’appui en dedans. Tout répond à quelque chose, c’est cela répond.
Quelqu’un, dedans, qui sait et qui conduit : un moi de lumière — pas la chose jobesque dehors. Quelqu’un qui vous met la main juste sur le livre qu’il faut, qui ouvre la porte qu’il faut, vous met devant l’événement, la chose, la personne qu’il faut… Et tout arrive comme une réponse à son appel.
Gregory a cessé de gratter sa guitare et il me regarde intensément.
C’est simple, Gregory, tout simple pourtant… Écoute, je suis parti sur des routes, sans rien, et j’avais tout quitté, et je ne voulais rien de la vie qu’une petite brise légère à danser, la liberté comme on respire. Et je me moquais de la fortune, des tendresses, moquais de l’avenir — ah! le présent était gorgé de tout l’avenir — moquais de tout, sauf de cette chaleur dansante dans le cœur, et qui sent large comme la lande.
J’étais sur des routes et il n’y avait rien, et peut-être n’allais-je pas manger, peut-être y avait-il des grajes là-haut, sur la crique Dolérite, et des prisons, des inquisiteurs de toutes sortes, des consulats à vous claquer la porte au nez. Peut-être la solitude et cette petite épave un jour, que tout le monde vous prédit — et j’étais riche, riche comme une goélette en route pour le trésor inca. Et jamais seul.
Et tout venait, tout m’était donné, comme aux enfants. Ah! je ne voulais rien de la vie, que mon odeur de lande rebelle et du large qu’on respire… Je ne voulais rien et elle me donnait tout. Il suffisait que cette petite chose en moi voulût — oh! toute petite comme un cristal de neige, comme un oiseau blotti — pour que tout s’ouvre et jaillisse de rien, comme un don d’amour.
Satprem, L’orpailleur, Éditions du Seuil, 1960. Ce sont ici de courts passages pris dans les pages 168 et 224 à 226, de ce roman de Satprem. J’aime beaucoup ce livre.
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