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Un chroniqueur cherche son sujet

À la longue, la rédaction d’une chronique hebdomadaire devient peut-être pour certains journalistes bien fastidieuse. Dans L’Album universel du 11 juillet 1904, Léon Ledieu nous explique comment lui s’y prend.

Avez-vous jamais vu un journaliste se préparant à pondre un article ?

Après s’être mis en tenue de bataille, c’est-à-dire après avoir enlevé son paletot, — car il est reconnu qu’il est impossible d’écrire quelque chose qui ait du bon sens, à moins d’être en bras de chemise, — il dispose son papier à la bonne place, s’assure de l’élasticité de sa plume, allonge les jambes, s’appuie la tête au dossier de son fauteuil et… regarde en l’air.

C’est généralement du plafond qu’arrivent les idées.

Que si, toutefois, rien ne vient, il change de position et regarde autour de lui, puis examine les menus objets qui traînent sur sa table. Le moindre chose peut servir de matière à une chronique.

C’est exactement ce que je viens de faire, et, rien n’étant tombé du plafond, je vois près de mon papier deux timbres-poste, l’un à l’effigie de la reine Victoria, l’autre portant les traits du nouveau roi d’Angleterre.

Tous deux ont servi, les timbres… et les souverains.

Ces timbres de deux centins se ressemblent beaucoup, abstraction faite des effigies. — mêmes dimensions, même couleur, même apparence.

Cependant, en les examinant avec attention, je remarque des différences qui doivent nous intéresser, nous, Canadiens.

Prenez un timbre de la reine Victoria. La gravure en est excellente, le style est très sobre, et le tout est bien conçu. La reine est couronnée, et les deux coins supérieurs du timbre sont occupés par la feuille nationale, la feuille d’érable, comme il convient à un honnête timbre-poste canadien. Les coins inférieurs portent un chiffre indiquant la valeur du timbre.

Maintenant, passons au nouveau timbre. Je le trouve absurde. Le roi porte un manteau d’hermine, fourrure très chaude, et il a la tête nue, lui, chauve ou peu s’en faut. Mais il va s’enrhumer, ce cher monarque ! Pourquoi ne pas lui avoir mis une couronne sur le crâne, comme on le faisait pour sa maman ?

Pourquoi ? Parce qu’alors il y aurait en trois couronnes sur le timbre, trois. Car nos deux belles feuilles d’érable ont été supprimées, enlevées, déménagées, pour faire place à deux couronnes royales.

Vous direz ce que vous voudrez, mais je trouve que cela n’est pas gentil, et que c’est même délicat pour nous.

Deux couronnes dans les coins, alors qu’une seule posée à la bonne place aurait si bien fait l’affaire du roi, qui étouffe dans son manteau de poils et qui est exposé à attraper le corysa le mieux réussi du monde !

Toutefois, en regardant de plus près, tout près du chiffre 2, je vois quelque chose que l’on me dit être des feuilles d’érable; on ajoute même qu’il y en aurait alors quatre, deux de chaque côté, mais j’avoue en toute candeur que, même avec le secours d’une loupe, je ne vois rien qui ait l’apparence de la feuille de notre arbre national. Il y a bien quatre taches blanches informes, mais elles ressemblent à des feuilles d’érable, comme des truites à des homards.

On peut prendre ça pour tout ce qu’on veut, sauf pour des feuilles.

Ce timbre me déplaît.

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