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« Les minutes heureuses »

Georges Haldas (1917-2010), poète, écrivain et traducteur, fils d’un père grec et d’une mère suisse, a passé les neuf premières années de sa vie en Grèce et les autres à Genève.

De 1973 à 2007, il publiera ses carnets en quinze volumes sous le titre L’État de poésie. Il ouvre le premier tome avec un magnifique texte de 11 pages, Les Minutes heureuses. Voici les premières lignes.

Nous partirons, une fois de plus, de la formule inépuisable de Baudelaire, évoquant les minutes heureuses de notre vie. Voici : vous sortez un matin de chez vous. Il a plu durant la nuit. Mais le ciel, à présent, est découvert. Vous faites comme d’habitude, tout à fait comme d’habitude, quelques pas dans la rue. Et soudain, sans raison apparente — c’est-à-dire : pour des raisons trop complexes à démêler — vous vous sentez investi d’un bonheur sans nom. Quasi absolu. Un bonheur où il entre, à la fois, de l’élan et du repos, de l’allégresse et de la sérénité, une pleine conscience en même temps que l’oubli de soi ; et ce qui vous donne, en cette minute, le sentiment d’être totalement présent et à vous-même et au monde.

Non plus d’exister seulement, mais de vivre — enfin ! — comme cela n’arrive presque jamais dans le cours ordinaire des choses (bien que sortir, le matin, de chez soi, relève du régime le plus ordinaire). Soulevé en cet instant par une vague de fond, puissante et douce, on se sent plus attentif en effet et plus accueillant ; plus proche, plus fraternellement proche de la réalité ambiante ; plus relié à elle aussi, comme on l’est à la réalité au-dedans de soi-même. Les deux, en l’occurrence, n’en faisant plus qu’une. Avec ceci encore : qu’on découvre, au sein de cette double relation, une surprenante nouveauté dans les choses les plus familières, qui suscite émerveillement : jamais vous n’auriez pensé qu’elles puissent être, ces choses, en leur banalité, leur monotonie, leur quotidienneté même, si belles. Plus belles que les choses appelées communément belles !

Mais simultanément vous sentez que cette beauté vient d’une capacité exceptionnelle, en vous, à cette minute, de les trouver telles. Comme si, non le soleil seulement, mais un soleil intérieur, plus rayonnant, plus pénétrant et à la chaleur plus intime, les éclairait ; et que, par la relation tout à fait nouvelle qu’il établit entre vous et les choses, il vous réchauffait, si on peut dire, dans votre être même. Cette douce chaleur s’accordant — il n’y a plus rien, en un tel moment, de contradictoire — à une sensation délicieuse de fraîcheur, et de pureté même ; qui insensiblement vous ramène à un état d’enfance.

 

Georges Haldas, L’État de poésie, Lausanne, Éditions L’Âge d’Homme, 1977, p. 9s.

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