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Madeleine raconte Arthur Buies

J’aime beaucoup Arthur Buies (1840-1901), journaliste, écrivain, littérateur, géographe. Ici, c’est devant une salle pleine, à Montréal, le jour de la Saint-Patrice, que la chroniqueure Madeleine [Anne-Marie Gleason] (1875-1942), une génération plus jeune que lui, nous livre un portrait magnifique de cet homme.

Elle parut tout de blanc vêtue, les rubans verts d’Irlande au corsage, et avec une petite émotion, se défendit d’abord d’être conférencière et d’avoir prétendu faire une conférence. Cela ne l’empêcha point de nous dire dans la langue de ses « chroniques » d’excellentes choses qu’il nous faut résumer ainsi :

« Mon premier souvenir d’Arthur Buies date du temps que j’étais une toute jeune fille. C’était à La Malbaie, par un matin d’été. Il arriva, comme par hasard, dans notre chez-nous. Tout de suite à son aise, il contait, avec des gestes drôles, des choses amusantes, dont chacun riait. Mes cinq ans riaient aussi, mais ne comprenaient pas.

J’observai pourtant qu’on témoignait au visiteur une déférence et une considération singulière. Avec ma toute petite logique, j’ai conclus que ce « monsieur » là n’était pas comme les autres, puisqu’on le traitait autrement. Et, en effet, j’ai compris plus tard que Buies n’était pas « comme les autres ».

Ce jour-là, je l’écoutais parler avec enthousiasme du pays natal et, sans savoir pourquoi ni comment je trouvais très beau ce qu’il disait. Jamais je n’avais entendu parler ainsi. Pour la première fois, j’eus alors un sentiment confus de la beauté des choses. Ce n’était plus le pamphlétaire que j’entendais, c’était le poète.

Au Canada, on ne connaît guère Buies que comme chroniqueur de beaucoup d’esprit qui fonda « La Lanterne » à l’instar de Rochefort.

Et, en effet, au « vulgum pecus » [au commun des mortels], il n’a montré que son esprit. Rares sont ceux à qui il révéla son cœur.

Ceux-là savaient de combien de désenchantement et de mélancolies était né ce rire qu’il fit imprimer pour être sûr qu’il durât un peu de temps.

Buies était né à la Côte-des-Neiges en 1840, d’un père écossais et d’une mère canadienne-française. Il était tout enfant lorsque ses parents partirent pour la Guyane anglaise. On avait laissé le petit à ses tantes, craignant pour lui les rigueurs du climat tropical. La tristesse de ce départ a pesé sur toute sa vie.

De sa mère, Buies ne connut qu’un nom sur un tombeau à mille lieues du pays natal. Elle était morte là-bas à 26 ans. Il ne trouva point chez son père l’affection qu’il cherchait. Bientôt, entre le père et le fils, éclata un grave conflit. Cet Écossais rude et sévère avait décidé de faire instruire son fils dans une université anglaise. Le jeune Buies résistait. Mis au pied du mur, il opta pour l’Irlande. Son père lui affirma d’ailleurs que s’il quittait le collège où il entrait, ce serait entre eux la rupture définitive.

Il paraît que cette menace eut peu d’effet sur Arthur Buies puisque quelques mois plus tard, il partait pour Paris où il arrivait gueux comme d’Artagnan.

Son père tint parole et les relations furent rompues. Mais, émues, les bonnes tantes du Canada lui payèrent son éducation au Lycée Louis le Grand.

En 1860, il pouvait se compter parmi les bacheliers de France et de Navarre.

La nostalgie le rendit aux arpents de neige et de retour chez lui il se retrouva complètement canadien. Il aimait son pays pour toutes les années passées loin de lui. […]

Il avait aimé beaucoup mon père et, à cause de lui, il me prit en affection. Les lettres que j’ai de lui n’indiquent rien du farouche pamphlétaire qui voulut illuminer les Canadiens avec sa « Lanterne ». Cette « Lanterne » lui fit une réputation de révolutionnaire et un tort immense. […]

Le talent de Buies est original et puissant. Il aime beaucoup la nature et très peu l’homme. Telles de ses chroniques commencent en raillerie, pour continuer en attendrissement et finir par un éclat de rire. »

Arthur Buies mourut sans avoir réalisé son idéal : vivre à Rimouski dans une maisonnette à la Jean-Jacques.

Peu de jours avant sa mort, il écrivit à Madeleine une lettre fort belle, il y disait son aspiration vers l’idéal, la terre, en définitive, lui semblait un séjour où seules les âmes banales pouvaient se complaire.

« Cette causerie, dit Mlle Madeleine en terminant, n’est qu’un bouquet de violettes de deux sous que j’ai voulu déposer sur la tombe d’Arthur Buies. Je sais qu’il m’en saura gré, car il sut apprécier les plus humbles offrandes de ceux qu’il aime. »

 

Le Canada (Montréal), 18 mars 1904.

Sur ce site on retrouve plusieurs textes de lui et, à maintes reprises, il est évoqué.

Arthur Buies habitait rue D’Aiguillon à Québec au moment de son décès. Il repose au cimetière Belmont. Si un jour quelqu’un organise une visite de bonté pour aller déposer un bouquet de violettes de deux sous sur sa tombe, prévenez-moi, j’aimerais être des vôtres. Et il me ferait bien plaisir de faire écho à cette démarche sur ce site internet. Nous pourrions être au moins quelques-uns à la barrière du cimetière. Pour Arthur.

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