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«Est-il vrai que vous ne me reconnaissez-pas ?»

rencontre inattendueÉtrange visiteur.

Ces jours derniers, à une heure assez avancée, un homme bien mis, plutôt vieux que jeune, frappait à la porte de madame veuve Toussaint Vézina, demeurant au faubourg Saint-Jean [à Québec]. Aussitôt on accourt, on ouvre. L’inconnu, sans prononcer une parole, pénètre dans la maison et se rend au salon.

La maîtresse de céans fut fort surprise, presque décontenancée de se voir tout à coup en présence de cette inconnu, qui semblait sortir de terre ou tomber du ciel, qu’elle n’avait jamais ni vu ni connu.

Rassemblant toutefois son courage, elle s’efforça de faire bonne contenance, quoiqu’elle parût toujours visiblement intriguée.

L’inconnu, sans paraître remarquer son embarras, salua d’abord et se prit à entamer la conversation, jetant par-ci par-là un soupir ou un mot amoureux.

Pour le coup, madame Vézina se mit à réfléchir, devenant de plus en plus intriguée à chaque nouvelle déclaration. Notre homme s’enhardissait au contraire. Plus le temps fuyait, plus son œil brillant lançait des éclairs, plus la distance s’effaçait entre lui et son interlocutrice.

Il avait l’œil en feu, sa parole était ardente et venait en droite ligne d’un cœur aimant.

La maîtresse de céans avait écouté avec surprise d’abord, mais bientôt elle donna des signes de colère. Elle allait éclater, sa main décrivait déjà dans l’air un geste énergique indiquant la porte à cet indiscret.

Ce dernier, sans manifester le moindre embarras, reprit en souriant : «Ma sœur ! Ma sœur ! Est-il vrai que vous ne me reconnaissez pas ? Honoré Piché, votre frère, est-il donc si méconnaissable ?»

Ce fut un coup de théâtre. Mme Toussaint Vézina, émue, s’était remise promptement. La voix du cœur avait parlé, elle avait reconnu son frère, parti depuis 34 ans.

On s’embrasse alors, on pleure de joie, on appelle les parents, on festoie, on s’amuse de toute cette scène, qui est racontée ou plutôt jouée avec beaucoup d’art par le héros de la soirée lui-même.

On peut concevoir que la conversation n’a pas tari tout de suite. Tous s’approchent de leur parent, font cercle autour de lui, le pressent de questions. […]

On se sépare enfin à une heure avancée de la nuit, remettant la partie au lendemain.

M. Piché est à l’heure qu’il est âgé de 65 ans et réside à Palatka, en Floride.

M. Piché est possesseur de trois mille orangers qui lui rapportent chaque année des milliers d’oranges.

 

Le Franco-Canadien (Saint-Jean-sur-Richelieu), 21 juillet 1883.

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