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Habiter le cœur d’une ville oblige à veiller

Habiter le cœur d’une ville à la longue histoire, c’est s’obliger à être aux aguets. Des lieux ferment à l’occasion, le bâti est rasé, et voilà que des développeurs apparaissent bientôt, «voulant notre bien» pour ces espaces inoccupés.

Dans mon quartier dimanche dernier, le 10 novembre, il y avait référendum sur le projet d’un de ces développeurs pour le site d’une ancienne station-service Esso, coin Cartier et René-Lévesque. Comme plusieurs résidants étaient loin de le trouver spectaculaire ce projet, la Ville nous a obligés à un référendum. Résultat : sur 324 personnes qui ont voté, 266 s’y sont opposé. Le lendemain, lundi, dans les journaux, le directeur général de la Société de développement commercial Montcalm et le développeur, loin de se rallier, exprimaient leur déception. On sentait même poindre le mépris.

Alors court mot de ma part au journal Le Soleil pour le Carrefour des lecteurs. Le journal publie ce mot le lendemain, mardi.

À Québec, il faut qu’enfin cesse le mépris pour les gens qui habitent le cœur de la ville. Développeurs de toute espèce, n’imaginez pas pour nous. Sachez que nous aimons nos lieux de vie, que nous les avons choisis et que pour plusieurs dont je suis, nous sommes là depuis quelques dizaines d’années. Du respect à la fin, diable, pour qui nous sommes !

Le texte a plu à Serge Viau, homme posé s’il en est, rien de révolutionnaire, architecte et urbaniste, directeur général de la Ville de Québec durant 28 ans. Il me téléphone et me fait parvenir un texte de sa part sur un sujet qui se rapproche drôlement de ce que nous venons de vivre dans le quartier Montcalm.

Voici le texte dont je vous ai parlé et que j’avais rédigé pour les journaux en septembre dernier. Toutefois, il était trop long selon leurs critères. Il n’a pas été publié. Les idées ressemblent beaucoup à celles que vous avez défendues.

Son texte me plaît et il accepte que je le publie sur mon site. Le voici donc :

* * *

Damnée densification!
Un petit peu d’histoire avec ça?

C’est ce que disent beaucoup de citoyens. Par les temps qui courent, la densification urbaine a mauvaise mine et mauvaise presse. Elle est pourtant un phénomène urbain essentiel. Pourquoi tant de gens la dénoncent-elle? Est-ce toujours le syndrome du «pas dans ma cour» qui prévaut ou s’agit-il d’une réaction normale de la part de citoyens attachés à leur milieu de vie et souhaitant le protéger à tout prix?

Il faut dire que le concept de la densification a été mal défini, galvaudé, et qu’on n’en a pas suffisamment établi les balises et les conditions, surtout qu’elles diffèrent d’un milieu urbain à un autre, de ville en ville, de quartier en quartier. Au cours des récentes années, plusieurs projets de densification ont été bien acceptés, alors que d’autres ont soulevé la colère des résidents. Essayons de clarifier quelques éléments d’une densification bien adaptée.

Un phénomène urbain normal et essentiel.

Il s’agit d’un processus évolutif de la ville qui est à la base de sa vitalité, de son dynamisme et de son adaptation à la vie moderne. Tous les environnements anciens, même ceux dont la protection est consacrée comme le Vieux-Québec, se sont densifiés au cours des siècles : des étages ont été ajoutés, on a rempli les vides, on a remplacé les bâtiments considérés comme intrus ou indésirables. Et aujourd’hui ce sont les quartiers plus récents, incluant ceux de la banlieue, qui subissent le même processus.

Mais cette densification s’est opérée lentement, en douceur, sur des siècles, en respectant le caractère, l’identité et la personnalité de chaque milieu. Le Vieux-Québec, Saint-Jean-Baptiste, Montcalm, Saint-Sauveur, Limoilou, n’ont pas perdu leur âme; au contraire, celle-ci a été mise en valeur, consolidée, voire révélée. C’est ainsi que ces quartiers ont pris beaucoup de valeur, sont devenus des secteurs résidentiels très recherchés, ont développé une vie locale dynamique et des artères commerciales attrayantes. Ils sont redevenus de véritables milieux de vie.

L’erreur des années soixante à Québec

C’est au cours des années soixante et soixante-dix que Québec a connu ses pires erreurs d’aménagement. On a construit une colline parlementaire hors proportion, on a démoli une grande partie des quartiers Saint-Jean-Baptiste et Saint-Roch, on a balafré le paysage avec des autoroutes au cœur de la ville et en bordure du fleuve. On a surtout forcé une densification exagérée en ponctuant ce paysage avec des immeubles de grande hauteur, sans véritable plan directeur, sur n’importe quel terrain qui se libérait, sans égard pour le caractère et l’architecture des quartiers où ils étaient implantés : les Concorde, Louisbourg, Saint-Laurent, Samuel-de-Champlain et autres ont entraîné des interventions semblables dans Saint-Sacrement, Saint-Jean-Baptiste, Saint-Sauveur, Limoilou. Les contraintes de hauteur existant dans certains quartiers avaient été complètement éliminées. C’était une forme de densification brute et brutale. On refaisait vingt ans plus tard en de multiples exemplaires la même erreur que lors de la construction de la tour de l’Hôtel-Dieu, ce qui avait conduit au décret de l’arrondissement historique. On n’apprendra donc jamais!

C’est alors que les citoyens se sont révoltés (certains diraient qu’ils ont chialé). À tel point qu’ils ont forcé la Ville à revoir tout son zonage de manière très conservatrice (de 1978 à 1985 approximativement). Ce fut un zonage dit de protection qui obligeait un amendement chaque fois qu’un projet de densification ou de reconstruction survenait, même si la densification proposée était des plus douces. Un plan directeur d’aménagement et de développement (PDAD) et toute une série de plans de quartiers sont venus consacrer ces orientations (1988).

Après trente-cinq ans de ce régime, force est d’admettre que le résultat dans les quartiers anciens de Québec est exemplaire. Tous reconnaissent que Québec s’est embellie, a su créer des milieux de vie attrayants, appropriés par leurs résidents. Ce fut là le premier moment des comités de citoyens, et la prémisse des conseils de quartier. Québec suivait ainsi les tendances d’implication citoyenne que toutes les villes ont connu depuis un demi-siècle.

Un retour du balancier?

Sommes-nous en train de revivre les années soixante avec une densification outrancière et débridée? J’espère que non, car il ne faudra pas perdre les acquis des trente dernières années. Et cela ne devrait pas, car nous avons en main tous les outils nécessaires pour faire de la densification de manière réfléchie et acceptable (nouveaux PDAD et plans de quartiers, Plan de mobilité durable en particulier, PPU, etc.). Alors pourquoi tant de réactions négatives? Pourquoi courre-t-on ainsi le risque de «tuer» le principe de la densification?

Parce qu’au-delà des grands principes aussi louables soient-ils, on n’a pas suffisamment établi les critères (et les limites) de la densification partout où elle était souhaitable. On l’a pourtant fait, et bien fait, sur la colline parlementaire avec le récent PPU (non sans avoir corrigé la proposition originale à la baisse après une intense consultation publique).

Mais le long des axes principaux de transport en commun, là où le potentiel est le plus grand, la densification doit se faire en respectant la typologie urbaine de chaque quartier ainsi traversé. L’identité de chaque lieu doit être mise en valeur; les projets doivent bien s’intégrer à leur morphologie urbaine et architecturale spécifique. L’harmonie est toujours un concept valable en aménagement urbain. Les exemples récents des îlots Irving et Cartier deviennent des contre-exemples d’une densification réussie. Comme le furent à une autre époque, les projets de l’îlot Saint-Patrick et de la Grande-Place, bien que ces derniers aient été de plus grande échelle. Et pourtant, même sur le boulevard René-Lévesque sur la colline parlementaire, deux récents ensembles d’habitation démontrent qu’une bonne intégration architecturale et des gabarits appropriés peuvent augmenter la qualité urbaine du lieu. C’est aussi le cas pour la reconstruction de l’îlot Shell, coin Cartier-Chemin Sainte-Foy et pour l’agrandissement du Metro sur Cartier.

La densification et le respect des citoyens

Le problème de la densification sur les grandes artères et dans les quartiers existants concerne le respect des résidents en tout premier lieu. Comment peut-on souhaiter que ces quartiers conservent leur population, voire se repeuplent comme on s’acharne à le faire au centre-ville, si, chaque fois qu’un nouveau projet se présente, on vient modifier au cas par cas le zonage pour en augmenter la densité et les hauteurs, parfois de manière exagérée. Ces citoyens s’estiment alors floués, eux qui bien souvent se sont informés du zonage existant avant d’y venir. Il y un risque réel de perte de valeur pour les propriétés existantes, un risque aussi de diminution de la qualité de vie pour les résidents. Et on s’étonne qu’ils réagissent négativement? De fait, ils se protègent d’un envahissement.

Voilà pourquoi les discussions préalables avec les citoyens pour établir les critères de développement des sites qu’on veut redévelopper sont indispensables. Il faut aussi le faire dans un ensemble et non au cas par cas. Il faut le faire préalablement et indépendamment des projets des promoteurs. C’est ainsi que le quartier Saint-Roch a pu être redéveloppé sans bataille avec les résidents, et même avec leur appui, après le tumulte de la Grande-Place. Un plan d’ensemble avait été établi avec des critères de développement; les projets qui sont venus par la suite ont respecté ces critères. Seules des modifications mineures ont été acceptées.

Quelques critères d’une densification réussie en milieu construit

Il est évident que dans des environnements construits les contraintes sont plus nombreuses que si on construisait un quartier tout neuf. On doit nécessairement construire en se laissant guider par le contexte, ne jamais le confronter ou le contredire. Trop souvent promoteurs et architectes ont le goût de se démarquer, comme si une bonne intégration masquait tout talent.

Deux de ces critères doivent être coordonnés : les hauteurs et le caractère architectural.

Les limites des hauteurs sont fixées par l’espace sur lequel on peut construire. Un petit espace se limitera à la hauteur des bâtiments adjacents (à un ou deux étages près); un espace plus grand donne plus de potentiel puisqu’on peut y introduire une gradation et des reculs, une meilleure articulation architecturale, ce qui facilitera l’harmonie avec les immeubles existants.

Le caractère architectural influence beaucoup l’acceptabilité. Une architecture de contraste donnera toujours une impression d’intrusion et d’incompatibilité. Ainsi, l’usage des matériaux dominant dans le quartier, même dans un traitement contemporain, sera une meilleure garantie de succès. Des ouvertures, des pleins et des vides qui s’harmonisent avec ce qui existe en périphérie immédiate seront appréciés.

Pour illustrer ce qui est dit plus haut, on peut comparer sur le boulevard René-Lévesque les Résidences Maisonneuve et le projet proposé au coin de Cartier. Dans le premier cas, le terrain était plus grand, était adjacent à un bâtiment de cinq étages et l’architecture a été particulièrement fragmentée avec ses reculs, ses terrasses et sa fenestration sur tous les côtés. Sur Cartier, le terrain est si petit qu’on ne peut y construire qu’un bloc monolithique, avec une importante façade aveugle du côté sud. Ce bâtiment aura toujours l’air d’un intrus, d’autant que ses matériaux sont dissonants avec ce qui existe aux alentours. Dans le premier cas, le projet a été accepté sans problème; dans le second, il fait l’objet de sérieuses contestations. On comprend pourquoi.

La Commission d’urbanisme et de conservation de Québec a un important rôle à jouer à cet égard puisqu’il est de son mandat de juger de la qualité architecturale et de la symétrie des constructions par rapport à ce qui existe déjà. Elle doit être la gardienne de l’harmonie architecturale. Et ce mandat date de 1928, ce n’est pas d’hier. Mais à considérer certains projets acceptés récemment, je me demande si elle comprend bien ce mandat historique.

Un troisième critère concerne la nécessité d’établir, et de concerter, les critères de densification préalablement aux projets des promoteurs, ce qui évitera le cas par cas, comme cela semble se produire actuellement. Ces trois critères doivent être déterminés dans un ensemble, quartier par quartier, segment par segment lorsqu’il s’agit d’une artère de transport en commun.

Conséquemment, toute intervention de densification dans les quartiers existants ne pourra être faite qu’en douceur, selon un plan d’ensemble concerté et avec beaucoup de souci pour l’intégration architecturale. Plusieurs de ces quartiers ont déjà des densités élevées, même si leurs gabarits sont bas. Il est inapproprié de l’augmenter brusquement, si on veut préserver leur personnalité. Sans quoi on fera face à la même révolte que dans les années soixante-dix, avec les mêmes résultats conservateurs. On n’aura alors rien gagné et tout sera à recommencer.

Serge VIAU,
Architecte et urbaniste émérite,
Ancien directeur général de la Ville de Québec
2013-10-03
Révisé le 2013-11-13

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