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La chanson, un oiseau d’hiver

Le 26 mars 1892, dans Le Monde illustré, le journaliste et historien Benjamin Sulte y va d’une chronique ayant simplement pour titre Chansons. Il suffit que le mot soit échappé, alors j’accours. Et le propos du Trifluvien me plaît bien.

C’était par centaines que l’on énumérait les chansons en vogue parmi nous, il y a quarante ans. Chaque localité se formait un répertoire qui semblait lui appartenir en propre parce que les communications par chemins de fer n’existaient pas encore. Il y avait bien des bateaux à vapeur, sur le fleuve, mais pour l’été seulement, tandis que la chanson est, en Canada, un oiseau d’hiver.

L’été, nous avons trop à faire pour chanter, c’est bon pour les cigales. Le Canadien travaille la terre et récolte du grain sous les ardeurs du soleil; il ne rouvre son gosier que durant les mois de neige. Nous sommes des rossignols arctiques, logés entre quatre murs bien chauffés et absolument réconfortés de victuailles; des oiseaux rares, enfin ! tous susceptibles de remporter le premier prix au conservatoire de l’école française; c’est dommage que l’on ne nous y envoye pas plus souvent.

En aucun temps, même aujourd’hui, nous n’avons reçu les chants de la France au fur et à mesure qu’ils se produisaient. Il en résulte que notre acquit en ce genre est un pêle-mêle de plusieurs époques, mais qu’est-ce que cela fait ? nous n’en chantons pas moins avec enthousiasme tout ce qui nous tombe dans l’oreille.

«Brigadier, répondit Pandore» était usé à Paris lorsque nous fîmes sa connaissance. Il n’est pas encore compris chez nous. La plupart y voient une espèce de chant héroïque, parce que la musique marque bien le pas et s’inspire d’une touche martiale, mais pour tromper l’oreille seulement, car ce loustic de Gustave Nadaud [1820-1893] avait dessein de se moquer de la notoire suffisance des sous-officiers de l’armée et de la plate admiration que lui témoigne le soldat. […]

Le goût de la chanson est plus intense que jamais parmi nous. Bon signe. Un peuple qui chante paye bien, disait Mazarin, mais de plus, cela indique de l’esprit, et l’esprit vaut tous les trésors, puisqu’il ne procède que des individus bien constitués. Le chant, c’est l’indice de la santé. La santé, c’est le peuple — avez-vous suivi mon raisonnement ? Si oui, vous direz que nous chantons par exubérance — comme les coqs — et c’est positif.

Qui a le plus chanté dans le monde ? Les Français et les Canadiens — autres Français. Le coq gaulois, voyez-vous ! Quand nous chantons, tout notre être vibre, depuis les ergots jusqu’à la crête. Un peuple semblable ne tombe pas en décadence. Vibrez, mes amis, vibrez !

* * *

Ce que nous avons à faire maintenant, c’est de bien choisir nos chansons. Qu’elles soient morales et raisonnables. Un choix est nécessaire. Relevez le ton artistique qui s’introduit dans notre monde et pour cela ayez des couplets éloignés du sentiment banal. Le fadasse a eu son tour. Visez à quelque chose de mieux.

Sur mille chansons que la France nous donne, qu’il vous suffise de cinquante ayant du bon sens, c’est tout ce que nous devons désirer. Pas n’est besoin de tours de force. La chanson parle; parle-t-elle sens commun ? Analysez-la à ce point de vue, traitez-la comme de la vile prose et, si elle résiste à l’épreuve, faites-la connaître, mais pas avant. Vous verrez le goût s’épurer, se relever, vous serez mieux compris des personnes intelligentes. Quant aux autres, envoyez-moi ça, je leur laverai la tête d’importance.

 

L’image coiffant cet article provient de La Bonne Chanson, dix albums sortis en 1938, du musicologue Charles-Émile Gadbois (1906-1981). Elle apparaît dans le quatrième album (151 à 200). À l’occasion, la chanson «Ça fait peur aux oiseaux» porte aussi le nom de Lisandre ou Lysandre. Vous pouvez l’entendre interprétée par l’auteur-compositeur-interprète Bertrand Gosselin à l’adresse suivante.

2 commentaires Publier un commentaire
  1. Manon Gagnon #

    Merci de me rappeler cette chanson qui demeure ma préférée d’entres toutes, moi qui pourtant aime tant la chanson francophone et qui en écoute une quantité vertigineuse ! Peut-être est-ce sa sensibilité à même titre que sa simplicité ? Peut-être est-ce que je m’y retrouve ?

    Encore merci et félicitation pour votre blog que je parcoure lors de mes ”moments baumes”.

    Manon

    27 mars 2013
  2. Jean Provencher #

    Merci, merci à vous, chère Vous.

    27 mars 2013

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