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Un bal de faubourg

Jamais n’avais-je entendu parler que, dans un ville comme Montréal, il se tenait des bals de faubourg durant la première moitié du 19e siècle. Une nouveauté en histoire. Dans Le Monde illustré du 29 janvier 1894, Jules Saint-Elme [Amédée Denault] rend hommage à l’homme de lettres Alphonse Poitras (né vers 1816, décédé en 1861 à l’âge de 45 ans). Bien que celui-ci n’ait jamais voulu s’épuiser à écrire, les quelques textes qu’il a laissés  nous montre une plume vive.

Le texte de Poitras choisi par l’hebdomadaire montréalais a pour titre «Le bal de faubourg». Repêchons des passages pour comprendre ce que sont ces bals. Bien sûr, l’événement se passe dans un quartier populaire, au sein d’une population de condition modeste. Je n’ai jamais trouvé de mention de bals semblables dans d’autres villes du Québec.

 

On ne sait peut-être pas  ce que c’est qu’un bal de faubourg; ce n’est ni plus ni moins qu’un violon, un fifre, un tambour, deux chandelles de suif retenues à la cloison par deux clous, neuf à dix gamins faits hommes, quinze à vingt jeunes filles — toujours plus de filles que de garçons, c’est dans l’ordre — une table chargée d’une carafe de wiskey, d’un pot de bière, de quelques pipes et de trois ou quatre torquettes de tabac, deux madriers appuyés sur quatre chaises en guise de bancs, le tout contenu dans un appartement de vingt pieds de long sur dix-huit de large, vu que pour la circonstance la cloison qui divisait la salle d’entrée d’avec la chambre à coucher a été abattue et mise au grenier jusqu’à nouvel ordre.

Ce bal-ci se tient chez la Grand’Milie dans le quartier surnommé le Fort Tuyau. Le mot se passe durant la journée qu’il y aura bal chez elle. Et ainsi gagne-t-elle sa vie, la Grand’Milie. C’est elle qui est dans le coin, là-bas, près de la table et qui vend la boisson.

«Je vais à Mlle Milie, raconte Poitras, femme d’une quarantaine d’années, défigurée par la petite vérole qui, en passant, lui avait enlevé un œil. Elle vivait de la recette de ses bals, fort à la mode, me dit ma parteneure, dans tout le fort Tuyau.» Lorsque la porte d’entrée est «complètement obstruée par une foule de curieux des environs, de tout âge et de tout sexe», on gagne la cour arrière où une fenêtre est ouverte. De temps en temps, apparaît au châssis un jeune homme qui crie : « Un tel, es-tu là? » et quand une voix répond : «Me v’là», il est certain d’être hissé à l’intérieur.

Il en coûte un écu pour la nuit et, pour les survenants, six sols du rill.  Et un rill se paie d’avance. Soudain, un de ces rills commence.

«Jos dansait comme un enragé, Coq riait, en dansant de l’air le plus moqueur et le plus narquois possible. D’autres, échauffés par des mouvements à se disloquer les membres, jetaient bas leurs gilets, dans un coin, sans que ça les dérangeât le moins du monde; quelques-uns faisaient partir leurs souliers par une brusque secousse du pied et restaient en chaussons; personne n’en faisait de cas, je restais seul étonné, mais je me gardais bien de le paraître. Les musiciens, le joueur de violon, le fifre et le tambour, étaient bien les trois figures les plus prétentieuses que j’aie jamais vues en fait de figures artistiques. Au reste, l’admiration dont ils étaient l’objet les justifiait d’une partie de leur prétention.

En effet, tout allait pour le mieux; le violon n’avait qu’une note et demie plus bas que le fifre (un fifre doit toujours être plus haut qu’un violon), et le tambour suivait ses compagnons de loin, bien loin. Il était bien excusable, car il jouait si fort, si fort, qu’il ne devait entendre ni le violon ni le fifre.»

Qu’importe le rill, on les aime tous. Mais le rill «le plus en vogue des cinq faubourgs de Montréal» est le mistigris. Et Poitras a le souvenir d’avoir vu danser avec cœur le mistigris.

Vous peindre l’agilité, la souplesse et la grâce qu’y mirent les deux jeunes gens serait difficile. Les petits airs mutins de la danseuse, ses faits simples, ses mines tour à tour dédaigneuses et engageantes, ses jolis petits pieds que ne recouvrait qu’un bas blanc (elle avait, comme les autres, ôté ses souliers), sa taille dégagée, tout en elle justifiait parfaitement, même à mes yeux, l’admiration dont elle était l’objet. Le danseur était un beau garçon à favoris noirs très longs et les cheveux de même; les collets de sa chemise bleue s’abaissaient gracieusement sur une cravate à nœud coulant, de couleur rouge et noire. Il portait un pantalon blanc retenu à la ceinture par une sangle de cuir à patente, et était en chaussons. Il poursuivait sa partenaire avec acharnement, lui tendant la main, l’invitait à s’arrêter un instant, un petit instant, toujours dansant, accordant et battant l’aile de pigeon. C’était merveille, c’était charmant; j’étais enchanté.

Alors je me pris à rire à part moi de nos quadrilles, de nos valses, de notre polka même, danses mesquines et sans animation aucune, comparées à un rill comme celui qui s’exécutait sous mes yeux. Nos danseurs venaient de commencer, et déjà ils avaient la figure en feu; ils s’animaient, s’animaient toujours, et toujours montrant, développant de nouvelles grâces, improvisant de nouveaux pas, de nouvelles figures.

Et la veillée se passe ainsi, de rill en rill. Mais mistigris ou non, il n’empêche que la Grand’Milie doit avoir ces jeunes à l’œil pour éviter que les plus belles filles du groupe ne soient la cause de bagarres entre les garçons. La paix entre eux est sans doute la condition première pour que durent ces bals de faubourg.

P. S. Ces bals, peut-être dureront-ils un certain temps ? Comment ne pas voir un lien avec ce bal chez Boulé plusieurs années plus tard ?

 

Ci-haut, les Batinses, un groupe de Québec formé de Todd Picard, Andy Stewart, Andrée Bilodeau, Mathieu Girard, François Morrissette et Alain Baril. De mes amis qui, sans doute, auraient bien pris plaisir à animer ces bals de faubourg, il y a plus de 150 ans.

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