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Arthur Buies aux Éboulements (première partie)

Le 20 octobre 1870, un très violent tremblement de terre est sévèrement ressenti dans les régions de Charlevoix et de la Côte-du-Sud. La secousse fait des dégâts matériels considérables. La Gazette des campagnes, le journal agricole de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, écrit le 27 octobre : Une secousse de tremblement de terre s’est fait sentir jeudi dernier, le 20 octobre, entre onze heures et midi et avec beaucoup de force en certains lieux. Sur la rive nord du fleuve, elle était accompagnée d’un bruit vraiment terrible, et le sol a palpité avec la violence du premier choc pendant plus d’une demi-minute. […] Tout le monde était dans la frayeur et sous l’empire de la même pensée : comment cela va-t-il finir ? Un ciel, couvert de gros nuages sombres, épais et bas, ajoutait au lugubre de la scène. Les animaux eux-mêmes étaient effrayés et couraient en tous sens. L’on sentait et l’on voyait tout remuer : maison, granges et clôtures. Les tas de pierres étaient agités si fortement que plusieurs pierres s’en détachaient et allaient rouler sur le sol. Des cheminées ont été brisées, et en quelques endroits le sol s’est fendillé.

Deux ans plus tard, le 8 août 1872, en pleine nuit, le journaliste Arthur Buies (1840-1901) arrive par bateau aux Éboulements et « lit » les effets de divers tremblements de terre sur ce territoire de Charlevoix. Voilà une partie de son texte extrait de ses Chroniques pour l’année 1872 :

Me voici maintenant à six lieues de la Malbaie, aux Éboulements, dans un endroit à moitié sorti du chaos primitif. Rien de pareil au monde ; on dirait un cataclysme arrêté court et qui mugit sourdement dans son immobilité. Il y a comme une menace perpétuelle dans ces énormes montagnes qui se dressent sous le regard, tantôt isolées, tantôt reliées en chaînes compactes, et se poursuivant les unes les autres jusque dans un lointain inaccessible. Une charge de montagnes arrêtées tout à coup dans leur élan, voilà l’image de l’endroit où je suis aujourd’hui.

Il y a de l’épouvante et de la colère tout à la fois dans cette nature formidable, et l’on dirait que la main puissante qui la retient frémit. C’est comme un effort gigantesque de tous les jours pour s’affranchir de l’immuable volonté du Créateur, et dont l’impuissance tourne en convulsions horribles. Lorsqu’on débarque sur le rivage des Éboulements, si tant est qu’il y a un rivage au pied de ces montagnes échevelées, on éprouve une invincible crainte de les voir s’écrouler sur sa tête et l’on a besoin de se confier dans les lois éternelles de la création.

J’ai vu les effets des derniers tremblements de terre dans ce pays. Pas une habitation qui ne soit à moitié reconstruite, qui n’ait eu ses cheminées jetées à terre et quelque pan de mur écroulé ; quelques-unes on été entièrement démolies. À un endroit, une vaste colline de sable de deux cents pieds de hauteur [une soixantaine de mètres] s’est effondrée ; le sable a été emporté à quatre arpents plus loin [près de 250m], déracinant et entraînant avec lui un verger tout entier dans sa course furibonde. Sur le chemin qu’il a traversé, il y a maintenant une côte et, plus loin, on voit les troncs d’arbres du verger qui repoussent ça et là, et des tiges, arrachées de toutes parts, qui reprennent racine dans un sol nouveau. […]

Je suis arrivé ici à trois heures du matin, par une nuit noire comme la conscience d’un ministre fédéral. Les grandes ombres des montagnes, mêlées aux ténèbres dans une vague farouche, pendaient sur le fleuve comme des robes de fantômes silencieux ; l’aurore essayait en vain de percer un coin de la voûte épaisse du ciel, et la longue ligne blanche du quai se dessinait péniblement dans les profondeurs de l’obscurité. Rien ne troublait le calme de la nature, et je crus mettre le pied dans l’infini en touchant cette plage déserte.

Le quai a six arpents de longueur, et là où il commence, sur le rivage, se trouve une maison en pierre complètement rebâtie depuis le tremblement de terre d’octobre 1870. Cette maison prend le nom d’hôtel des Éboulements ; elle est seule au bord de l’eau en face de l’immensité. J’arrive, je frappe, je frappe, je frappe encore ; au bout de dix minutes, une fenêtre de la mansarde s’entr’ouvre : «Qui est là ?» demande une voix rauque comme l’imprécation d’un pécheur. «Moi réponds-je, moi seul au monde.» «Bien, je descends», reprend la voix.

Un quart d’heure après, on m’ouvrait une porte qui semblait scellée dans le mur. J’entre ; une atmosphère étouffante ; des doubles-croisées partout ; je veux en ouvrir une et je m’épuise dans des efforts inutiles. «Depuis le tremblement de terre, me dit la voix, on n’ouvre plus les fenêtres. — Est-ce que vous avez peur qu’il entre ? m’écriai-je en me pendant de nouveau à l’espagnolette de la croisée. — Non, mais c’est pour mieux tenir le mur. — Au moins, laissez la porte ouverte, car je ne puis pas passer la nuit dans ce brasier. — Ah ! monsieur, reprit la voix sortant comme d’une caverne profonde, les loups-garous ! vous ne pensez donc pas aux loups-garous !»

Entre le tremblement de terre et les loups-garous, pas d’issue possible ; il fallut me résigner à avaler jusqu’au jour des exhalaisons de «bottes indiennes» et de chaussettes de pêcheur. Je voulus alors me rejeter sur le thé et j’en demandai une tasse. On fit un peu de feu et on infusa l’énervant produit de la Chine et on me le servit brûlant. Une seule chandelle, ruisselante, fichée dans un chandelier plein de vert-de-gris, m’éclairait dans un sombre appartement nu et désolé. Un homme moins héroïque aurait éprouvé ces premiers tressaillements de la peur qui font trembloter le gras des jambes ; j’eus quelques instants l’envie d’avoir peur, mais je me rassurai bientôt à l’apparition d’une jeune fille, tendre marguerite perdue dans les broussailles.

 

La photographie montre le village des Éboulements au loin, tout au sommet de la falaise, devant l’estuaire du fleuve Saint-Laurent. Elle ne rend pas justice au texte d’Arthur Buies, arrivé en pleine noirceur, par bateau, au pied de la falaise.

 

 

4 commentaires Publier un commentaire
  1. sylvie pontbriand #

    N’y-a-t’il pas eu un autre important tremblement de tere au XVII ième siècle qu’on avait appelé les grandes tranchées???
    “…par une nuit noire comme la conscience d’un ministre fédéral ” ben dis-donc en 1872 aussi.
    Merci de raviver mon désir de lire du Arthur Buis

    17 juillet 2012
  2. Jean Provencher #

    Le plus grand, le plus puissant, chère Vous, se serait produit le 5 février 1663. Beaucoup de témoins en ont parlé. L’épicentre se serait trouvé entre Tadoussac et Québec. La terre tremble pendant neuf mois, de janvier à septembre, et cela se fait sentir jusqu’en Nouvelle-Angleterre et en Acadie. On ne compta cependant aucun décès. Les Amérindiens disaient que le mauvais esprit s’était emparé de la terre entière. L’Hospitalière Catherine de Saint-Augustin, obsédée par des démons, des visions de bêtes diaboliques, y voyait une punition divine. Les habitants de la colonie sont devenus soudain fort pieux.

    Ce tremblement de terre est très documenté. Mais, à aucun endroit, je n’ai trouvé qu’on l’avait surnommé « les grandes tranchées ».

    17 juillet 2012

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