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Mais qui est donc cette louve ?

Une jeune fille vient troubler la quiétude du village. Les hommes, du plus jeune au plus vieux, sont tout remués. Cette chère Fadette décrie son passage avec force qualificatifs. Elle n’en peut plus !

Il est arrivé un phénomène au village ! Vieux et jeunes sont aux aguets pour suivre ses évolutions et il est agité le phénomène ! Vous n’en douterez pas quand je vous aurai dit que c’est une jeune citadine «dernier cri» dont les jupes molles et étroites se moulent sur les formes rebondies, au grand scandale de notre honnête population à qui elle a procuré bien d’autres surprises ! Je pense que la plus horrifiée est l’hôtesse de la jeune fille, sa tante, une bonne dame antique et dévote, qui n’ose plus regarder ses voisines de crainte d’apprendre quelque nouvelle incartade de son extravagante nièce.

Cette jeune fille est de l’espèce des flirts vulgaires qui font de l’œil à tous les hommes, et nos hommes sont en ébullition ! Jusqu’à notre vieux notaire qui a arboré un nœud de cravate flamboyant, qui renifle le vent, tête haute et allure conquérante, dès qu’il voit venir de loin la pimpante jouvencelle qui lui lance des œillades meurtrières. Madame… Notaire a l’humeur sombre, et ses critiques à l’adresse du petit démon ne sont pas frappées du sceau de la charité chrétienne.

Nos écoliers en vacances n’ont jamais été à pareille fête ! Chacun d’eux a trouvé en lui un petit poète, et la maîtresse de poste, par qui passent les «billets doux», est devenue mélancolique depuis que tant d’amour lui glisse entre les doigts sans qu’elle puisse en retenir une parcelle. Et les potins vont leur train, les histoires sont brodées et surbrodées, et la pauvre petite folle est devenue un personnage, le personnage !

Ses toilettes, sa démarche, l’argot qu’elle emploie, ses coquetteries, sa vulgarité tapageuse, tout devient le sujet de discours vertueux, de leçons de morale et de protestations indignées…

Le personnage ne vaut pourtant pas la peine qu’on y attache tant d’importance ! Vous reconnaissez le type : c’est la petite écervelée, déhanchée, décolletée, déchaînée qui encombre nos boulevards : elle n’est ni bien méchante, ni bien dangereuse : elle est mal élevée, vulgaire, bruyante; pour nos bonnes gens, elle incarne le monde et le mal. Elle ignore probablement qu’elle scandalise notre population et attire la pitié des gens sensés. Elle se croit un modèle d’élégance quand elle n’est qu’un échantillon de juvénile inconvenance. Pour elle, flirter est un jeu comme le tennis : elle n’a jamais cru possible de passer devant un groupe d’hommes sans leur faire de l’œil. Que n’entend-elle les réflexions qui la suivent !

Je regrette de dire que ce type est unique à X., il se rencontre fréquemment dans les campagnes à la mode, et qu’il appartient plus souvent qu’on le croit à ce qu’on dénomme la «Bonne Société». Je me demande si l’intérêt de la dite Bonne Société ne serait pas de faire visage de bois à ces petites folles qui sont en train de devenir des femmes légères… et pires !

Je ne saurais trop mettre les jeunes gens en garde contre ces flirts et toutes les flirts, qu’elles soient distinguées ou vulgaires. Toutes perdent à ce jeu la fraîcheur de leur esprit, et le velouté de leur cœur… comme les papillons dont la poudre d’or reste aux doigts de ceux qui les touchent.

Les flirts me diront que leur cœur reste libre et qu’elles s’amusent innocemment. J’en doute beaucoup, j’ai vu trop d’hommes se prendre à leurs gluaux… et il est rare qu’à jouer dans le feu on ne se rôtisse pas un peu.

 

Ce texte de Fadette, intitulé «Le phénomène», parut d’abord dans le journal Le Devoir et fut publié dans la deuxième série de ses lettres en 1915.

7 commentaires Publier un commentaire
  1. Sylvie Pontbriand #

    C’est une “belle écriture”! J’ai lu le journal d’Henriette Dessaulles et découvert une femme qui avait sa propre pensée s’écartant des dictats du clergé, ce qui était rare pour l’époque et d’une femme en plus! Je n’avais jamais lu du “Fadette”. Merci pour cet extrait.

    17 juin 2012
  2. Jean Provencher #

    Là où je l’aime particulièrement cette Fadette, chère Sylvie, c’est lorsqu’elle échappe des lignes sur la nature, les saisons, les coutumes, le temps qu’il fait. Beaucoup de nos écrivaines, de nos écrivains, au fil du temps, ont su «sentir» la nature québécoise et la «nommer». Nous sommes vraiment de ce pays de saisons et de températures contrastées.

    Ici, c’est autre chose, la dame est manifestement contrariée par la présence de cette oiselle rare dans un village fort tranquille. Cela dit, c’est vrai que ce texte est bien mené.

    17 juin 2012
  3. Sylvie Pontbriand #

    …et où peut-0n lire ces merveilles?

    17 juin 2012
  4. Jean Provencher #

    Comme nous l’écrivait mon ami Pierre Morisset dans les commentaires à l’article «À la cabane» :

    Les cinq volumes des Lettres de Fadette ont été numérisés par la BANQ (Bibliothèque et Archives nationales du Québec) et sont disponibles gratuitement en ligne. Voici l’adresse pour la 2e série: http://bibnum2.banq.qc.ca/bna/numtexte/107294-2.pdf.
    Remplacer le dernier 2 par 1 ou 3 ou 4 ou 5 donne accès aux autres séries.

    Mais, attention, c’est pompier à l’occasion. La dame est quand même née au 19e siècle.

    17 juin 2012
  5. Sylvie Pontbriand #

    Merci beaucoup pour cette référence. J’ai connu Henriette Dessaules grâce aux Grands oubliés de Serge Bouchard, et en avant maintenant avec Fadette …

    17 juin 2012
  6. Jean Provencher #

    Je suis content de votre salut à mon cher ami Serge Bouchard. Tirez-vous dans ces mammouths laineux si ce n’est déjà fait, c’est une pure merveille.

    17 juin 2012

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