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Coup de chapeau à Saint-Denys Garneau

Il y a 100 ans aujourd’hui même, naissait le poète Hector de Saint-Denys Garneau (1912-1943). Sa famille s’établit à Montréal en 1923 et il étudiera aux collèges Sainte-Marie, Loyola et Brébeuf. Très tôt, en 1926 et 1928, il gagne des prix littéraires. Il doit, cependant, abandonner ses études en 1934 pour des raisons de santé. En mars 1937, il publie son recueil de poésie, Regards et Jeux dans l’espace.

Le Dictionnaire des auteurs de langue française en Amérique du Nord (Montréal, Éditions Fides, 1989), de Réginald Hamel, John Hare et Paul Wyczynski, écrit au sujet de sa poésie : «Expression lyrique de son drame spirituel, sa poésie exprime le message d’une conscience meurtrie cherchant une réponse à l’angoisse de l’existence.»

Il est impossible ici, en bien peu de mots, de présenter honnêtement cet être complexe, qui meurt fort jeune le 24 octobre 1943, d’une crise cardiaque. Pourquoi ne pas simplement l’accompagner dans ce milieu où il aimait tant vivre, Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier [Portneuf], attiré au départ par le manoir familial Juchereau-Duchesnay ? À lire les pages de son journal, on voit bien que ce milieu l’apaise, lui met la joie au cœur. Extraits de ce journal.

 

Soir
Au souper, par la fenêtre de l’ouest, j’ai aperçu une rose lueur dans les nuages, à travers les pins. Je suis sorti marcher un peu. La moitié du ciel était d’un gris bleu très léger, l’autre moitié ocrée de rose. Sur le rose les arbres verts étaient très beaux. Les champs en bas, vert cru et vieil or, étaient humectés d’une lumière intérieure aux chaleureux reflets, qui répondait à la lueur rose safranée du ciel, et l’on ne pouvait dire s’ils en recevaient le reflet ou si cette lumière, sourdant d’eux, imprégnait par en dessous les nuages.
Puis il s’est mis à pleuvoir, les lointains se sont brouillés.

Atmosphère
L’humidité automnale de cette fin de journée de pluie avait imprégné la cendre et la suie dans le creux de l’âtre et dans le fond du poêle, et c’était, en entrant dans le salon frais, une âcre odeur qui vous prenait aux narines.

Impression
J’aime à voir le miroitement des feuilles dans la lumière, l’ombre changeante et l’eau qui coule, toute cette agitation mouvante, comme s’il y avait une âme à tout cela et cherchant à dire une parole.

Feuillage, comme le duvet des perdrix cerné d’une ligne fine quand le vent prend dedans, le soulève, chaque plume dégagée en petits arcs qui se détachent par étages, fines courbures, légères, légères, qui se répètent.

Image
La braise ardente des érables à contre-jour.

Les femmes devant le regard des hommes
Attitude des jeunes filles. Certaines sont agacées, font signe d’agacement. Elles semblent dire : on sait ce que c’est. Mais cela n’a pas d’autre signification pour elles que l’agacement, comme s’il faisait une pluie désagréable.
D’autres ont un grand étonnement, un trouble, à moitié crainte, à moitié désir, sur le bord d’un mystère. Elles pressentent la secrète correspondance mais n’en comprennent pas toujours le sens. Cela s’épanouit pour elles en un sens plus haut, plus noble, plus pur. Elles croient qu’on reconnaît leur beauté, leur mystère.

Esquisse
Accroupi, le chat mange. Sa queue frissonne de volupté et à cause de l’air froid qui vient de sous la porte.

 Les peintres avec leurs pinceaux
Le peintre par ses mains
Explique aux arbres comment ils sont faits.

Mardi soir (26 octobre 1937)
Lydo (quel nom !) [il s’agit de la chienne épagneule de la famille] entre toute fraîche; on dirait qu’elle sent l’air. Elle a mâché quelque bout de bois, elle a couru dans la terre humide, elle est tout imbibée de ces âcres parfums. C’est tout l’automne qui entre en senteur dans la chambre. Elle embaume l’automne.

Paysage de soir [26 juin 1930]
Le ciel est d’un gris uniforme qui annonce de la pluie pour le lendemain. Pas un souffle ne joue parmi les roseaux du bord de l’étang. Sur l’étang, pas une ride. Les grands nénuphars verts soutiennent leurs fleurs closes et dorment lentement comme de grandes taches d’huile sur l’eau. Pas un son que le chant monotone et mouillé des rainettes et le bruit glauque que font les ouaouarons. Dans ce pli de terrain, tout dort. Les champs sont neigeux de marguerites, comme couverts d’un duvet léger. La côte monte, atténuée par le soir, et les taches d’arbres et de sable sont sans heurts, fondues dans la teinte vert triste de l’ensemble. Les arbres qui couronnent la côte n’ont pas un frisson à leurs feuilles. Quelle paix et quelle sérénité.

 

Ces lignes sont extraites du livre Hector de Saint-Denys Garneau, Œuvres en prose, Édition critique établie par Giselle Huot. Montréal, Fides, 1995, 1183 pages. Merci à mon bouquiniste Michel Roy pour le prêt de cet ouvrage.

La maison d’édition québécoise Nota Bene vient tout juste de publier l’édition intégrale du journal du poète, Journal (1929-1939), 615 pages.

La photographie du poète provient de l’ouvrage Saint-Denys-Garneau, Poésies complètes. Regards et Jeux dans l’espace, Les Solitudes, publié aux Éditions Fides, à Montréal, en 1949, introduction de Robert Élie.

Sur Garneau, voir aussi ce site.

Pour quelques images inédites de l’homme, voir Les Archives du Photographe.

Saint-Denys Garneau dort au petit cimetière de Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, près de ses parents et de sa cousine, l’écrivaine et poète Anne Hébert.

2 commentaires Publier un commentaire
  1. Mildred. #

    Cher vous,
    quel heureux hasard que ce post sur St-D.Garneau,
    nous avions ses oeuvres complètes à l’école des soeurs,
    il a été de mes spleens de jeunesse des amours torturés,
    je l’avais rangé dans un tiroir ,
    rien de tel qu’un petit retour en arrière pour mesurer le temps passé,
    mes choix d’alors en matière de poésie était je le vois à présent plutôt morose et un peu désespéré,
    aujourd’hui je ne suis pas malheureuse même si mon propos vous l’a laissé croire parfois,
    je n’ai cependant je crois bien pas autant que vous ”le talent d’observer ”aussi développer que le vôtre,
    mais j’y viendrai,
    vous me faites du bien…

    … ces poèmes-ci à dix-sept ans je les savais par coeur, au grand désespoir de ma pauvre mère.

    APRÈS LES PLUS VIEUX VERTIGES.
    Après les plus vieux vertiges
    Après les plus longues pentes
    Et les plus lents poisons
    Ton lit certain comme la tombe
    Un jour à midi
    S’ouvrait à nos corps faiblis sur les plages
    Ainsi que la mer. …
    … … …

    ON DIRAIT QUE SA VOIX.
    On dirait que sa voix est fêlée
    Déjà?
    Il rejoint parfois l’éclat du rire
    Mais quand il est fatigué
    Le son n’emplit pas la forme
    C’est comme une voix dans une chaudière
    Cela s’arrête au milieu
    Comme s’il ravalait le bout déjà dehors
    Cela casse et ne s’étend pas dans l’air
    Cela s’arrête et c’est comme si ça n’aurait pas dû commencer
    C’est comme si rien n’était vrai
    Moi qui croyais que tout est vrai à ce moment
    Déjà?
    Alors, qu’est-ce qui lui prend de vivre
    Et pourquoi ne s’être pas en allé?
    … … …
    ON N’AVAIT PAS FINI.
    On n’avait pas fini de ne plus se comprendre
    On avançait toujours à se perdre de vue
    On n’avait pas fini de se trouver les plaies
    On n’avait pas fini de ne plus se rejoindre
    Le désir retombait sur nous comme du feu.
    … … …

    14 juin 2012
  2. Jean Provencher #

    Merci tant, chère Mildred !

    14 juin 2012

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