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Pointeur au port de Montréal

Un journaliste de L’Album universel du 15 juillet 1905 s’attarde à décrire la vie dans le port de Montréal en plein été, en temps de canicule.

D’abord, il nous explique le travail de pointeur. J’aime beaucoup le ton qu’il utilise pour décrire ce boulot qu’il a sans doute occupé comme étudiant durant l’été. Un bijou d’humour, ce qui n’est pas très courant dans la presse de l’époque.

L’activité la plus grande règne en ce moment dans le port de Montréal. La saison de la navigation transocéanique bat son plein. Chaque jour, des milliers de nos concitoyens, qu’il pleuve, qu’il vente, ou que, ainsi qu’aujourd’hui, nous ayons à subir une chaleur torride, ces hommes, dis-je, travaillent d’arrache-pied sur les quais. Si nous nous occupions un peu de leur besogne ? Elle en vaut la peine, puisque ce pays doit sa richesse à l’industrie et au commerce, ces deux éléments primordiaux de la raison d’être de la marine marchande.

Outre que cette étude aura pour les lecteurs de l’Album un intérêt économique direct, en la considérant sous un autre point de vue, peut-être y verront-ils un problème social digne de leur sollicitude.

Mais, vous entends-je dire, pour parler de cette classe de manœuvres, il faut avoir vécu à leur côté, il faut les avoir étudiés. N’ayez crainte, mes amis, je me suis renseigné sur ce genre d’existence à part, et pour cause.

Bref, sans cachoterie, je vous conterai que j’ai été, jadis, pendant quelques semaines, ce qu’on appelle un pointeur maritime. N’allez pas croire, maintenant, que j’ai mitraillé l’humanité. Non, mille fois non, je n’ai jamais servi dans l’artillerie.

Si pointeur j’ai été, cela n’a rien d’homicide, puisque ma mission, assez bien rémunérée, du reste, consistait à inscrire dans un livre les qualités et les quantités des marchandises qu’on débarquait des paquebots de la compagnie pour laquelle je travaillais. Et voilà comment, tout naturellement, au jour le jour, je me suis initié aux mystères de la vie des humbles et robustes individus qui ont charge de la manutention des marchandises sur les quais, les docks, ou dans les hangars maritimes.

Car il faut que vous sachiez qu’un pointeur, de par ses fonctions, est très à même d’étudier de près, et sous le meilleur jour, la classe d’individus dont je vais vous entretenir. Je crois avoir nommé les débardeurs.

Mais d’abord, permettez-moi de vous esquisser le rôle du pointeur.

Généralement, c’est un jeune homme qui, ayant besoin de vivre et ne manquant pas d’énergie, se résout à accepter cet humble emploi d’une compagnie de navigation quelconque.

Pour être pointeur, il faut avoir des qualités, cependant, je m’empresse d’ajouter qu’elles ne sont nullement d’ordre transcendantal. Par exemple, le pointeur doit être tempérant. Un ivrogne ne ferait pas du tout l’affaire. Il doit être sérieux et savoir compter, au moins jusqu’à mille. Naturellement, celui qui aspire à cet emploi de contrôleur doit savoir écrire, et parler les langues du port où il gagne sa vie. En plus, il doit être fort en gymnastique.

Vous riez ? Il n’y a pas de quoi.

Oui, le pointeur doit être un peu acrobate. Ainsi, il lui faut, de toute nécessité, pouvoir se hisser à force de bras le long d’un câble, parfois d’une colonnette, de plusieurs colonnettes d’entrepont. Ce n’est pas aussi facile que de l’écrire, je vous l’affirme, par expérience. Puis le pointeur doit être très honnête, et tant soit peu muet… vous comprenez ?

Lorsque notre jeune homme possède toutes ces qualités, il fait l’affaire des gros armateurs. À Montréal, alors, il gagnera indéfiniment de $2 à $3 par jour, s’il fait un peu de service de nuit.

Quant aux agréments que peut lui procurer son métier, ils sont variés. Jugez-en plutôt : si notre pointeur aime la musique, à fond de cale, il entendra les débardeurs hurler à tue-tête, et des heures durant, tout leur répertoire. S’il a l’odorat développé, il pourra à son aise renifler des senteurs de morue, de souture [sic], ou de peaux vertes, dont les rebuts n’auront qu’un tort, celui de lui laisser supposer qu’il a le mal de mer, bien que le paquebot soit solidement amarré à quai. Que, si le brave pointeur a mauvaise vue, il aura aussi des chances de se rompre le cou parmi les marchandises entassées dans les troisièmes dessous du navire, etc., etc. C’est assez beau, comme vous voyez.

 

Demain : après la vie de pointeur, celle de débardeur.

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