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« La plus ancienne carte du Canada »

Le journaliste et historien Benjamin Sulte, loupe à la main, est fort heureux de regarder de près ce qu’il dit être «la plus ancienne carte du Canada». Il nous décrit son contenu, de manière très minutieuse, dans Le Monde illustré du 22 février 1896.

Aux yeux des historiens, la plus ancienne carte du Canada est celle d’Aubert, qui date de 1508 à peu près, mais elle ne montre que l’entrée du Saint-Laurent, tandis que la belle pièce dont je vais vous parler nous mène jusqu’à Montréal, en 1546. Elle fut dessinée par un prêtre, Pierre Desceliers, l’un des créateurs de l’hydrographie française. Il est visible que l’auteur y a travaillé avec conscience, tout en se trompant parfois.

Les rivages de nos provinces maritimes sont chargés de noms, preuve que, déjà, ils étaient fréquentés par les Européens. Les formes de l’Acadie et de la baie de Fundy sont mal déterminées. L’ensemble du groupe, y compris le Nouveau-Brunswick, porte le nom de «terre des Bretons». Il y a le nom de «cap Breton». Le «cap Despoir» est placé près de l’entrée sud de la baie des Chaleurs.

Remontant le fleuve, rive sud, on voit le mot «Canada» dans les terres, au sud de l’île d’Orléans.

À la rivière Chaudière est le mot «Languille». Le terme «Cap», tout seul, figure à peu près où se trouve le cap à la Roche, près Lotbinière, le même que le «cap à l’Arbre» du XVIIe siècle.

La rivière Chambly est tracée, mais pas de nom.

Vis à vis ce que je crois être l’île Sainte-Hélène, on lit : «St Malo». C’est Longueuil à présent.

L’île de Montréal n’est point indiquée. La jonction de l’Ottawa avec le Saint-Laurent est nettement visible. Ces deux cours d’eau ne remontent pas loin au delà de Montréal sur la carte en question. Il va sans dire que les grands lacs sont inconnus.

Descendant le fleuve, rive nord, la première inscription qui se présente est «Le Sault», c’est à dire le courant Sainte-Marie, entre l’île Sainte-Hélène et l’île de Montréal.

Vers Lanoraie est écrit : «terre Jacob».

Les îles du «lac d’Angoulème» (Saint-Pierre) sont au nombre de dix.

Une rivière qui doit être la Maskinongé, venant d’assez loin dans les terres, se décharge au lac.

Ensuite on voit «Mont de proy», comme pour désigner les côteaux des Trois-Rivières, vus de la Pointe-du-Lac.

La désignation de «R. de Fouez», d’après l’orthographe de Cartier, se voit à l’endroit où devrait être marqué le Saint-Maurice, car cette rivière est totalement omise.

À mi-chemin entre Trois-Rivières et Québec, on lit «Ochelaga». C’est plutôt le lieu que Cartier nomme «Achelacy».

Nous arrivons à «Franceroy», aujourd’hui Cap Rouge à la sortie de la rivière Jacques-Cartier. C’est le site du campement ou fort établi par Cartier en 1541 et habité par Roberval l’année suivante.

Tout auprès de ce lieu, mais dans les terres, est esquissé un château fort, évidemment bien plus pompeux que ne l’étaient les palissades plantées par nos deux navigateurs. Au rivage, il y a «Ste X», voulant dire «Sainte-Croix», nom donné alors à la rivière Jacques-Cartier.

«Stadac» est mis pour l’abréviation de «Stadaconé», à l’endroit de la ville de Québec.

Avant que de descendre jusqu’à «Ye de Coudre» que Cartier avait appelée «L’Isle ès Coudres», on rencontre «Ageb…arda» ou quelque chose de ce genre, intelligible pour moi.

La «R. du Saguenay» est fortement tracée; elle fait une courbe au sud et se prolonge jusque derrière Lanoraie. Là se trouve la figure en pied de Roberval, avec une compagnie de soldats. Je suppose que, faute de place disponible dans le voisinage de Franceroy, le dessinateur a choisi un espace en blanc pour mettre son petit tableau. Sous les pieds des soldats est écrit : «Le Sagnay» en grosses lettres. On croyait, en effet, que le Saguenay était le royaume du nord, situé entre les rivières Saguenay et Ottawa.

Au nord de Tadoussac, est écrit en grandes lettres «Ochelaga». Cartier n’applique ce nom qu’à Montréal.

On retrouve le mot «Canada» aux environs de la rivière Betsiamite. C’est vers ce lieu que Cartier signalait le commencement du «pays de Canada», lorsqu’il entra dans le grand fleuve, en 1535.

La copie que j’ai sous les yeux est de quatre ou cinq fois moins grande que l’original. Nul doute que cette pièce, ou une bonne copie de la même dimension, ne révélerait d’autres détails qui passent inaperçus dans la copie restreinte que je possède.

 

J’extrais la carte ci-haut de Pierre Desceliers de l’ouvrage de Marcel Trudel, Atlas de la Nouvelle-France. An atlas of New France, Québec, Presses de l’Université Laval, 1968, p. 54. L’historien présente cette carte ainsi : «La représentation du nord-est de l’Amérique est devenue classique : la cartographie laurentienne, pour sa part, ne marque aucun progrès sur les cartes précédentes, demeurant tributaire des relations de Cartier; c’est d’ailleurs l’explorateur malouin qu’on croit reconnaître dans l’homme à barbe, devant les sorciers. […] L’auteur a situé le nord au bas, le sud en haut : nous rétablissons la position traditionnelle.» Cette carte, selon Trudel, provient des Archives publiques du Canada.

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