À mon arrivée, hier, à 9 heures 48, le chat adolescent était sur une des marches de la galerie arrière. Et il était toujours incapable, le pauvre, de marcher sur sa patte gauche.


Rappelez-vous, je Vous disais que Mon fils et moi, pendant deux ans (en 1975 et 1976), été comme hiver, avons lancé dans la mer, là où se trouve aujourd’hui le Quai des cageux à Québec, le long du boulevard Champlain, des bouteilles contenant un message. J’avais prévenu mes amis de me donner leurs bouteilles vides. Ce temps fut merveilleux. Il y eut 455 bouteilles qui ont quitté Québec. Jusqu’à aujourd’hui, nous avons eu une quarantaine de bien belles réponses. Et diverses. Des personnes habitant les rives du Saint-Laurent au sud et au nord. Et plus loin. Terre-Neuve. Les Îles-de-la-Madeleine. L’Île-du-Prince-Édouard. Et Miquelon. Et tout cela pour Vous dire que pour composer les quatre pages du texte du message, je me suis beaucoup inspiré des textes très riches de Satprem (pseudonyme de Bernard Enginger), un sage né à Paris le 30 octobre 1923 et qui a longtemps vécu à Pondichéry, en Inde. Il s’est envolé le 9 avril 2007. Mon fils, au fil du temps, a bien aimé le texte. Voici, ici, la page 4 de ce message. Il provient de quelqu’un qui l’a trouvé au Bic. Voilà.

Écoute, Gregory, nous sommes perdus tous deux, ce soir, sur cette crique parce que nous sommes enfoncés dans une petite aventure personnelle. Il faudrait sortir de là. C’est ça qu’il faudrait… passer à une autre altitude. Une autre altitude et les choses se révèlent. Les symboles livrent leurs clefs — tout devient possible! Ah! tout est symbole… tout est symbole de quelque chose par-derrière — mais non des forces obscures que tu connais et qui se dévorent… des symboles qui s’emboîtent et qui pétillent de mille sens. Mais nous n’en voyons qu’un, celui qui crève les yeux, la croûte et le masque que nous prenons pour la chose même… Changer d’altitude, et les choses se chargent de sens — et la même pierre devient gemme qui rayonne de mille mondes. Voir avec le moi de lumière, et au lieu du vain voyage, c’est la vraie vie qui commence.
Pour toi peut-être, et les autres ?
Mais nous sommes tous ensemble, Gregory, tous ensemble pour le meilleur et pour le pire. Tout ce qu’on gagne en conscience est conscience pour les autres. Notre seule victoire sur la nuit est une victoire pour tous, notre seule victoire sur la souffrance, un allégement pour le fardeau total du monde. Tous ensemble !
Il faut d’abord pouvoir sur soi.
Et ceux qui peuvent vraiment quelque chose pour ce monde, ceux qui protègent ce monde — pas du bricolage, du vrai pouvoir sur les causes — ce sont peut-être des inconnus silencieux, ici et là, des hommes nés vraiment et libres, qui se tiennent au-dessus de nos tourbillons et pour qui pouvoir est le signe même de l’amour…
Ceux-là ont mille vies — et l’univers entier pour champ d’action. […]
Tu vois, Gregory, le drame pour nous en Occident, c’est qu’on n’a rien pour respirer. On vit à côté. On passe son temps à durcir sa carapace. Ah! je t’assure, la muraille de Chine n’est rien à côté de ces murs… Mais il y a un enfant sauvage en nous, quelque chose qui chauffe, qui aime, qui est plein de grands vents et d’espace, un rebelle merveilleux, et qui pourtant n’est pas un révolté, pourtant pas un négateur, mais l’affirmateur vraiment qui porte la flamme des hautes mémoires.
C’est cela qui étouffe en nous.
Et qu’avons-nous pour respirer là-bas, dis-moi ? Dès que ça bouge en dedans, on ne trouve que des Églises — tout de suite elle veulent boucler ça dans leur dogme — ou un occultisme dévoyé, ou des livres, encore des livres, comme si nous n’étions que des bêtes à cervelle, des bêtes à purgatoire. Et, pour le cœur, débrouille-toi avec ta femme, Ah! nous vivons mal.
Mais nous sommes autre chose que de la tête et du cœur sentimental, autre chose que des hérédités plus ou moins lourdes, et nous voulons respirer. Ah! ouvrir la porte et respirer jusqu’au fond, trouver notre totalité d’homme dans une vie totale enfin.
Et si cette chose en nous se voit dénier la vie, ce monde sera détruit, parce qu’il est né pour elle.
Satprem, L’orpailleur, Éditions du Seuil, 1960. Ce sont ici de courts passages pris dans les pages 227 à 229, de ce roman. Décidément, ce cher Satprem nous fait faire une beau voyage.
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