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Dans la série «D’autres habitants de la terre» (8)

art-japonaisLes Japonais.

Ce petit peuple — nous disons ce petit peuple par habitude, parce que la tache marquée sur la carte du monde par le Japon est peu de chose — qui a plus d’habitants que la France, nous a étonnés, et nous disons qu’il s’est révélé.

Rien n’étonne plus les Japonais que notre étonnement.

Nous parlons de la vieille Europe menacée par le péril jaune, et nous ne pensons pas que des civilisations ont disparu avant que notre vieille Europe fût née, alors que le Japon existait déjà. L’empire du Soleil levant existait lorsque périrent Ninive et Babylone, et Rome et l’empire d’Alexandre.

Pour les Japonais, le Japon ne vient pas de se révéler — il a toujours existé. Et nous l’ignorions. Et cependant, depuis des siècles, les petits Japonais, élevés à l’école de la gymnastique di «jiû-jutsu», combattaient en Corée, combattaient en Chine, et, au treizième siècle, chose incroyable, repoussaient sur leurs côtes, dans un combat naval, 107,000 Mongols.

«C’est le peuple d’Asie, disait Voltaire, qui n’a jamais été vaincu», et il comparaît les Japonais aux Anglais pour «leur fierté insulaire».

Et, débarrassé du régime féodal, ce petit Japon lisait précisément Voltaire que nous ne lisons plus. Il lisait, traduisait Herbert Spencer. Il étudiait la Russie dans Gorki et dans Tolstoï. Nous n’en savions rien. L’Orient est si loin de nous !

Aujourd’hui, parce que cette révélation brutale nous étonne, c’est par la suggestion que des savants veulent expliquer les succès de la guerre !

Les artistes seuls (rendons-leur cette justice) avaient deviné le vrai Japon. Edmond de Goncourt, avec ses études sur Hokusaï et Outamaro, nous a fait pénétrer dans ce Japon encore mystérieux, et Sada-Yacco, qui joue «Hamlet» en japonais, nous semblait révéler un art nouveau, moins apprécié cependant au Japon que chez nous.

Mais aujourd’hui, pour nous, tout cela est passé. Le Japon que la mort a empêché Edmond de Goncourt d’étudier jusqu’au bout, le Japon que Kawadji-Tomomitchi, le ciseleur de gardes de sabre, de Korin, le laqueur, de Gakuteï, le peintre des sourismonos — ce Japon-là pour nous a disparu comme un bau rêve d’art et de poésie. Et nous affirmons qu’il vient de se révéler et qu’il conquiert aujourd’hui sa place parmi les nations civilisées.

 

Le Bulletin (Montréal), 4 septembre 1904.
Propos repris du Figaro, de Georges Claretie.

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