Skip to content

Le vague à l’âme

Me voilà à sept ans. Nous avions chez-nous un appareil radio, avec tourne-disque pour 78 tours. Mon père aimait ses disques de Raoul Jobin et de Charles Trenet. Nous, jeunots, les chansons pour enfants nous plaisaient, de même que Le Noël de l’oncle Sébastien, que nous pouvions déclamer à tout instant, 12 mois par année, tant il a tourné. « Marchons du même pas… Une…. Deux…. Belle nuit…. Nuit d’étoiles….» Et ainsi de suite.

Mais un de nos 78 tours m’est rentré dans le cœur éternellement. Le cousin de ma mère, Télesphore Genest, époux d’Anita Plante, avait enregistré Dans le hameau. Il était fils d’un Genest et d’Alexina Martel, la sœur de Valéda, ma grand-mère maternelle. Alexina, mère d’une grosse famille, meurt et son conjoint, tellement apeuré à l’idée de s’occuper de ses enfants, disparaît à jamais, sans laisser de traces. Les Martel, les Parent et sans doute les Genest se partagent alors les enfants abandonnés. Béatrice, par la force des choses, devient la sœur de ma mère. Télesphore, lui, se retrouve à Joliette. Je n’en sais guère plus.

Mais la mort d’Alexina et la disparition de son père ont plongé Télesphore dans la douleur. Un jour, donc, il a tenu à enregistrer une chanson d’une très grande tristesse, Dans le hameau. Et sans doute est-il passé à la maison pour nous en faire cadeau.

Voici les deux premiers couplets avec l’accent du chanteur :

Dans le hameau
Tout est tranquille.
Tout dort en pa
Dans le lointain.
Moi je suis seul et sans asile…e
Pourquoi mon Dieu suis-je orphelin ?
Moi je suis seul et sans asile…e
Pouquoi mon Dieu suis-je orphelin ?

Au pied de la
Croix à ma mère…e
Je l’ai priée
Varsé des pleurs,
Je l’ai priée
Desur sa tombe….e
Sa tombe qui
Fesa mon barçeau
Je l’ai priée
Desur sa tombe….e
Sa tombe qui
Fesa mon barçeau

 

J’ai tant cherché d’où venait cette chanson, qui a toujours été pour moi, mieux que toute autre, synonyme de vague à l’âme.

Ma quête dans les vieux journaux me l’apprend soudain. L’Écho du cabinet de lecture paroissial, du 1er mars 1863, publié à Montréal, reproduit un poème d’un dénommé Ch. Berger, intitulé L’orphelin au tombeau de sa mère. La première strophe se lit :

Dans le hameau tout est tranquille,
Tout dort là-bas, dans le lointain :
Et moi seul je n’ai pas d’asile;
Hélas ! je suis un orphelin !

Et les deux dernières strophes se lisent ainsi :

Et comme la douce colombe
qui naît et meurt sur un ormeau.
L’enfant s’endormit sur la tombe,
La tombe qui fut son berceau

Quel calme dans le cimetière !
Plus de chant, plus de cri; tout dort.
Oh ! réjouis-toi, pauvre mère,
Réjouis-toi, ton fils est mort !

Voilà la seule trace que j’ai pu trouver des origines de cette chanson si triste de mon oncle Télesphore que j’ai très peu connu.

J’ignore tout de ce Ch. Berger. Peut-être peut-il s’agir de Charles-Victor Berger (1822-1864) ? Celui-ci, originaire de Meurthe-et-Moselle, en France, serait arrivé au Québec en 1852, s‘établissant comme professeur de langues dans la capitale. En plus de sa profession d’instituteur, on le dit poète. Vers 1859, il aurait épousé une fille de Cascapédia, Marie-Angélique Ouellet. En 1862, il habite toujours Québec, au coin des rues Richelieu et Sainte-Geneviève, dans le faubourg Saint-Jean, où il décède le 6 septembre 1864. Ces renseignements sont tirés du livre de Marcel Fournier, Les Français au Québec, 1765-1865, publié chez Septentrion en 1995.

Mais qui donc a retouché le texte de ce Ch. Berger, publié il y a 150 ans, et en a fait une chanson par la suite? Mystère.

 

Les enfants sont vraiment comme une cire molle, marqués à jamais par ce qu’on leur propose. Ils deviennent porteurs et plus rien, dirait-on, ne s’effacera par la suite. Vous-même, j’en suis certain, vous avez la tête et le cœur pleins de votre enfance. Et de faits de vie avec des liens encore beaucoup plus anciens.

L’image ci-haut, comme d’autres que j’ai en ma possession, a une certaine histoire. Durant les années 1970, une employée du ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche me téléphone. Je n’ai pas retenu son nom, malheureusement. « Vous ne me connaissez pas. Je sais que vous êtes historien. Nous mettrons sous peu au rebut un certain nombre de photographies noir et blanc, de format 8’’ X 10‘’, qui ne nous seront plus utiles. Si la chose vous intéresse, passez les chercher. » Bien sûr, j’ai accouru.

Cette photographie, prise il y a donc une quarantaine d’années, faisait partie du lot. À l’endos, il y a la marque d’un tampon, de couleur bleue, qui se lit : Sujet : [rien de mentionné]  Endroit : [rien de mentionné] Gouvernement du Québec, Ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche. No : [aucun] Photographe : Fred Klus. L’endos n’est pas plus bavard. Il s’agit de l’église du village de Lotbinière, bordée du cimetière paroissial.

 

P.S. Nous sommes le 10 avril 2015, plus de deux années et demie après la mise en ligne de ce billet. Il me faut rajouter ce post-scriptum. Aujourd’hui, mon cher ami René me confiait que son vieux grand-père chantait cette chanson, avec cet accent, à Frampton, Saint-Édouard de Frampton. J’en suis fort heureux, voilà la toute première fois qu’il m’est donné de rencontrer quelqu’un qui, enfin, connaît cette chanson triste.

6 commentaires Publier un commentaire
  1. josee jacinthe #

    petits enfants abandonnés et plus généralement, pauvres gens!

    tous les inévitables traumatismes de lavie probablement pas soignés ni même reconnus en ces temps. peut-être un tissu social tissé serré mais sinon, pour les plus sensibles, quelles alternatives de soins, sinon se taire ou comme on lit parfois, l asile qui semblait assez fréquentée. Aujourd hui, j imagine qu on dirait de votre télésphore-chanteur qu il a fait preuve de résilience.

    votre

    22 septembre 2012
  2. Jean Provencher #

    Merci beaucoup, chère Vous, de votre message bien doux. Un baume.

    Vous savez, je vois beaucoup d’enfants abandonnés dans les journaux en 1900. Abandonnés par une veuve, un veuf. De découragement, de grande pauvreté, d’alcoolisme aussi. Davantage à la ville qu’à la campagne, je ne saurais dire. Et alors, la solidarité des familles des alentours était-elle plus forte à la campagne qu’à la ville ? Je ne saurais dire non plus. Car les journaux mentionnent l’événement, mais il est bien rare qu’on nous parle de la suite des choses au sujet de ces enfants abandonnés. Chose certaine, enfant à l’époque, il fallait être fait fort, bien fort.

    22 septembre 2012
  3. sylvie pontbriand #

    Une complainte! Un genre mal aimé des chansons traditionnelles. Francine Reeves en fait de sa quête le travail d’une vie. En partant d’une complainte recueillie ici :Blanche biche, elle a collecté plusieurs versions dont la plus ancienne en Bretagne qui remonterait au XII ième siècle. Il y a un documentaire de Nicolas Orhon sur ce sujet.
    Quel précieux souvenir que vous avez là.

    23 septembre 2012
  4. Jean Provencher #

    Merci, chère Vous. Le hic lorsque je me remets à la chanter, c’est qu’immédiatement le vague à l’âme me revient. Télésphore, grand, mince, avait une voix tellement triste sur le disque.

    23 septembre 2012

Trackbacks & Pingbacks

  1. Aujourd’hui, sur le babillard | Les Quatre Saisons
  2. «Tout dort en pa dans le lointain» | Les Quatre Saisons

Publier un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Vous pouvez utiliser des balises HTML de base dans votre commentaire.

S'abonner aux commentaires via RSS