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Sus aux chapeaux à plumes au théâtre !

Mesdames, chères Montréalaises, vous sortez pour aller au théâtre. De grâce, laissez votre immense chapeau à plumes à la maison. Ce n’est vraiment pas l’endroit et vous aurez bien d’autres occasions de le montrer, votre chapeau magnifique. D’ailleurs, attention, devant le grand nombre de plaintes de spectateurs, les propriétaires de théâtre ont décidé d’agir.

Voyez La Patrie du 7 mars 1899.

Enfin les directeurs de nos principaux théâtres ont compris qu’il était impossible d’assister aux représentations, lorsque le malheureux spectateur se trouvait placé derrière un de ces chapeaux aux plumes nombreuses qui décorent aujourd’hui nos charmantes jeunes filles.

C’était devenu un abus impardonnable dont tout le monde souffrait. Heureusement que nous en sommes délivrés. Les chapeaux au théâtre sont aujourd’hui l’exception et indiquent un cynisme bien inexplicable de la part d’une dame qui pour avoir le plaisir d’avoir des plumes sur la tête empêche son voisin de jouir du spectacle.

Aux États-Unis, on lutte contre le chapeau à plumes depuis un moment. En 1883, les amants et les défenseurs des oiseaux fondent l’American Ornithologists’ Union (AOU), qui regroupe autant des hommes et des femmes de science que des gens comme vous et moi. Parmi les pre­miers combats de l’association : la grande destruction d’oiseaux pour les chapeaux des Américaines coquettes. L’AOU accuse carré­ment les femmes américaines d’être responsables de la mort de cinq millions d’oiseaux, dont les plumes servent de garniture à leurs cha­peaux et à leurs bonnets. On les rend à l’avance responsables d’une possible extermination de la Sterne pierregarin (Commun stern, Sterna hirondo). On mentionne que deux hommes de Tampa Bay, en Floride, ont passé un contrat pour la livraison de 30 000 Sternes pierregarin en une seule saison au début des années 1880. Et on a découvert de semblables marchés passés sur la côte est américaine à quatre ou cinq endroits, dont Cape Cod, où 40 000 sternes seront tuées. Et ce, sans compter le million de Goglus (Bobolink, Dolichonyx oryzivorus) déjà abattus en banlieue de Philadelphie.

Pour venir à bout de cette coutume pernicieuse, l’AOU propose d’organiser des socié­tés féminines de protection des oiseaux [voir The American Garden, vol. VII (1886), p. 121].  Je n’ai pas fouillé davantage et je ne peux vous dire si un grand nombre de ces sociétés voient le jour par la suite. Chose certaine, les diverses campagnes de sensibilisation menées par l’AOU mèneront à la Loi sur la convention des oiseaux migrateurs en 1916.

En effet, en août 1916, le Canada et les États-Unis signent un pacte ou un traité solennel pourvoyant à la protection de tous les oiseaux considérés comme valant la peine d’être protégés, parmi ceux qui traversent la frontière deux fois par année. La convention prévoit, en particulier, que l’Eider à duvet (Common eider, Somateria mollissima) sera protégé jusqu’en 1923, le Courlis esquimau (Eskimo curlew, Numenius borealis) et plusieurs autres oiseaux de rivage, dont le Phalarope de Wilson (Wilson’s phalarope, Phalaropus tricolor), jusqu’en 1928. Et, en 1917, le Parlement du Canada adopte la Loi sur la Convention des oiseaux migrateurs.

Aujourd’hui, le Courlis esquimau est devenu si rare qu’on se demande s’il n’est pas disparu.

Cela dit, loin de moi l’idée que ce sont uniquement les chapeaux à plumes qui ont contribué au statut précaire de plusieurs espèces d’oiseaux. La bonne fortune des oiseaux migrateurs suppose, tout au long de leurs allers et retours et là où ils séjournent, que les populations humaines se sentent responsables de leur bien-être et les protègent.

Source de l’illustration : Bibliothèque et Archives nationales du Québec à Montréal, Fonds Dupras et Colas, cote P175, P83.

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