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Un journaliste dénonce la qualité du français, tout persillé d’anglais

Aujourd’hui, en 2014, parle-t-on mieux français au Québec qu’il y a un siècle ? La question se pose à la lecture de la chronique de celui qui signe A. B. [A. Beauchamp] dans La Patrie du 28 janvier 1893.

J’ai vu sur un convoi local du Québec Central, un chef de train (conducteur) ne voulant ou ne pouvant parler un mot de français. Et qui alimente en très grande partie cette voie ferrée ? Ce sont les fermiers des comtés de Lévis, de Dorchester et de la Beauce, dont la mâchoire est encore loin d’être façonnée à l’anglais. On voit d’ici tous les inconvénients de cette anomalie. Et qui proteste contre ce manque d’égard à la très grande majorité ?… Personne ! Je crois même que l’on a la forme assez renfoncée dans la matière pour trouver ça beau.

Sur les bateaux passeurs, entre Québec et Lévis, les affiches n’étaient en anglais seulement. Une main franco-canadienne (on devrait la couper et la jeter au feu, cette main-là) écrit tous les jours, sur un tableau noir : «Last trip to-day et five o’clock p. m.; first trop to-morrow, at etc.» Nos habitants, presque toujours spirituels, font de jolis jeux de mots avec cette trip et tout cela au dépens du faux Canadien chargé des inscriptions à faire chaque jour.

On m’a assuré que les bateaux passeurs ne pourraient pas couper la glace, faire leurs traversées régulièrement, si les annonces s’écrivaient au moins en français à côté de la trip. Grand dieu ! qu’ils sont nombreux les singes de notre pays ! et ces singes n sont pas tous quadrumanes; il y a d’énormes, d’épais et longs bipèdes dans le tas ! Quelle hécatombe s’il fallait tous les tuer ! C’est à coup sûr que nous aurions le choléra, même en hiver; car les médecins assurent que les corps de ces dégénérés sont remplis de microbes très dangereux; rien de surprenant.

Ici encore, qui proteste ? Personne ! Les journalistes, qui devraient dénoncer cette sottise sans nom, sont muets comme des carpes; ils n’ont pas de temps de reste après s’être occupés, dans leurs feuilles respectives, de debater, de bader, de maiden speech, etc., après s’être donné charitablement un bon coup d’étrille au sujet des questions politiques.

* * *

Il y a à Saint-Roch de Québec, grand et beau quartier essentiellement canadien-français, un photographe qui a voulu me tirer, suivant l’expression de nos campagnards, ou qui a voulu me photographier. J’ai refusé net, quand j’ai vu sur un coin de ses cartes à portrait : «From B… d… y, photographer». Je craignais qu’il ne me donnât, avec cette adresse anglaise, un figure à la John Bull, moi qui me pique d’avoir un peu les traits de nos ancêtres. Ce photographe iroquois n’a pas compris la sainteté de mes scrupules : il y a des gens, voyez-vous, qui ont la comprenure difficile. […]

Mais voici une perle découverte dans une station de chemin de fer qui n’est pas très éloignée de Québec. Un Canadien ostrogoth (je tais son nom par scrupule de conscience) a fait afficher, là, l’annonce la plus cocasse, la plus turlutu et, au point de vue du français, la plus abominable, la plus détestable, la plus épouvantable, la plus exécrable que l’on puisse lire. Entre autre bijoux de cette annonce, on trouve le suivant : Je défie tous les marchands dans ma ligne de pouvoir compéter (to compete, en anglais) avec moi pour les bas prix. Conditions : Cash down.

Imaginez donc à quel accident désastreux prête ce mot compéter. Supposons un typographe malin (il s’en trouve, des typographes qui ont au corps le diable de la malice) qui enlèverait à ce mot compéter sa première syllabe, quel résultat tragico-superlificoquentieux dans ce défi !

Dans Saint-Roch de Québec déjà nommé, il y a un syndicat qui fait savoir au public qu’il a un staff très poli. Dans cette maison de commerce, il n’y a pas de personnel, point de commis pour servir la pratique, mais un staff, oui, un staff ! et ces messieurs se nomment Canadiens-français et ne sauraient faire leurs annonces dans leur langue maternelle. Pauvres gens !

 

L’image provient de l’ouvrage Mon premier livre de lecture, textes de Marguerite Forest et Madeleine Ouimet, illustrations de Jean-Charles Faucher, Montréal, Librairie Granger Frères Ltée, 1964. Il s’agit d’un livre approuvé par le Conseil de l’Instruction publique de Québec, à sa séance du 12 mai 1943.

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