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Portez-vous vraiment le nom que votre ancêtre portait ?

L’article suivant de L’Écho des Bois-Francs du 2 mars 1901 laisse entendre que non. Réglons d’abord le cas du prénom. Nous en parlions le 26 décembre dernier. Bien que notre prénom ne soit qu’un prénom, nous sommes déstabilisés lorsque quelqu’un se trompe de prénom à notre égard. Comme si, soudain, en un instant, on mettait notre existence même en jeu.

Mais l’histoire du nom, elle, est plus complexe. Longtemps, chez les populations de condition modeste du moins, le nom ne semblait pas avoir l’importance qu’il a aujourd’hui. Comme si les noms de famille venaient alors d’un consensus social. Voici un texte non signé — Les Sobriquets — à ce sujet.

Sur dix-sept Canadiens-Français, il y en a huit qui ont deux noms de famille, six qui en ont trois, deux qui en ont quatre et un qui en a cinq. Bien entendu, je parle du nom de chacun, à travers les six ou huit générations ayant vécu au Canada.

Ceci me fait penser à une époque où nos pères, les vieux Français formés des débris de vingt peuples différents, ne portaient ni sobriquets ni noms propres; ils étaient une propriété entre les mains de leurs maîtres et seigneurs. Et ces seigneurs eux-mêmes n’avaient pas de nom, mais simplement on le désignait par une expression — Lenoir, Legros, Bruyant, Farouche — et cela mourait avec eux, absolument comme chez les Sauvages primitifs du Canada.

Henri Moisy, dans les Noms de famille normands, s’exprime de la sorte :
Pendant plusieurs siècles, il fut généralement d’usage chez les peuples chrétiens de ne porter d’autres noms que celui donné au moment du baptême. Cette habitude se conserva en France jusqu’au huitième siècle. En 782, Charles, duc d’Austrasie, à la suite de la bataille de Poitiers, reçut le surnom de Martel, parce que dans la mêlée il avait été remarqué assommant avec un martel ou masse d’armes un grand nombre d’ennemis… Hugues Capet fut ainsi nommé parce qu’il porta le premier une coiffure appelée capet. Notons en passant, aujourd’hui encore, en patois normand, capet se dit pour chapeau.

Les noms de baptême venaient tous du latin et avaient été portés par des saints. Nous les avons francisés […].

Il ne faudrait pas croire que, parce que Charles reçut le surnom de Martel, et Hugues celui de Capet, que la mode des sobriquets s’établit aussitôt par toute la France. On arrive au douzième siècle avant que de rencontrer des seigneurs qui ajoutaient à leur nom de baptême celui de la terre qu’ils possédaient — ce que l’on appelle des noms des lieux.

Les serfs et les vilains continuaient à être désignés par leurs seuls noms de baptême durant presque tout le moyen âge, c’est-à-dire jusque vers l’an 1400. Parfois, on disait «Étienne fils de Guillaume», et c’était là tout le nom de famille. Or, les Canadiens-Français sont les descendants directs de cette classe du peuple français et les noms propres qu’ils portent sont nécessairement des créations de cinq cents ans au plus.

Si vous déduisez de ce chiffre les deux siècles et demi écoulés au Canada, il reste deux cent cinquante ans en France pour l’acquisition ou création des sobriquets individuels qui sont devenus des noms appartenant à toute la famille. C’est par conséquent de 1400 à 1750 que ces noms ont été créés. J’ajouterai que, d’après ce que j’ai lu, le nord de la France avait, dès 1500, des classes nombreuses qui portaient des noms propres.

Le rôle des équipages de Cartier nous montre un nom de famille pour chaque individu à côté du nom de baptême.

Mais ce qui est à considérer, c’est que le sobriquet devient nom propre et que à ce nom propre bientôt il s’attache un autre sobriquet et à son tour remplace l’ancien nom propre, et par la suite un troisième sobriquet survient qui chasse le troisième nom propre.

Au bout du compte, vous ne trouvez point de nom de famille puisqu’ils disparaissent continuellement et sont remplacés par des sobriquets.

La même chose existe chez ceux qui avaient des noms de terre — un jour, le sobriquet s’est introduit dans la maison et y est resté; maintenant il en est le maître.

J’ai sous les yeux la descendance de Pierre Lefebvre, mon ancêtre maternel; on y compte trente huit noms de famille actuellement «en activité» et, certainement, la plupart de ces familles ignorent qu’ils sont des Lefebvre.

Pierre Lefebvre lui-même croyait bien qu’il portait un nom de famille, tandis que ce n’était qu’un sobriquet.

Faber en latin, c’est ouvrier, artisan. Le changement du b latin en v français est une forme assez connue. Faber se trouve dans orfèvre, auri faber : qui travaille l’or. Faber, en provençal, se dit toujours pour forgeron, ouvrier, et il n’y a pas plus d’un siècle, il était ainsi employé par toute la France. Faber est devenu Favre, Faivre, Feuvre, Lefèvre, Lefébure. En un mot, c’est le Smith des Anglais.

Il a dû y avoir des marteleurs du fer dans les grands-pères de Pierre Lefebvre, lequel a été mon sixième grand-père !

Ce serait le moment d’entasser des statistiques pour allonger cet article, mais je me contente de prier les lecteurs de consulter leurs souvenirs et tous, à peu près, retrouveront, dans un aïeul pas trop éloigné, un nom qui n’a pas été transmis parce que le sobriquet s’est emparé de sa place.

 

P. S. Il faudrait nuancer le propos de cet auteur inconnu qui dit que les marins de Jacques Cartier, au 16e siècle, avaient tous un nom de famille accolé à leur nom de baptême. L’historien québécois Bernard Allaire a documenté les équipages français de François de Roberval venues à Cap-Rouge, comme ceux de Cartier, en 1541-1543. Et on constate que nous sommes dans cette période de changement qui nous mènera bientôt à nos manières actuelles de nommer le monde; des «passages», des transferts s’opèrent encore alors. Certains s’appellent comme à l’ancienne, d’autres comme aujourd’hui.

L’image est celle d’un scribe accroupi, dont le mandat était de couvrir d’inscriptions le papyrus. On trouve cette statue de calcaire peint, remontant à la Ve dynastie (des années -2500 à -2300), au Musée égyptien du Caire.

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