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Le travail forcé des débardeurs

Débardeur à Montréal en 1900, l’automne venu, est un métier soudain bien dangereux. Désormais, il faut se presser, car le trafic augmente et les bateaux doivent reprendre la mer au plus tard à la Sainte-Catherine, le 25 novembre. On cherche, de plus, à travailler le plus grand nombre d’heures possibles, car il n’y a pas d’assurance-emploi au cours des longs mois d’hiver.

Dans sa chronique Les échos de Montréal, de l’Album universel du 3 octobre 1903, L. d’Ornano s’y arrête.

S’il ne s’agissait d’une question philanthropique sur le compte de laquelle je me suis livré à une petite enquête, je ne signalerais pas ici une classe d’accidents dont, hélas ! nous entretiennent trop souvent les journaux quotidiens.

Vous vous imaginez peut-être que je vais vous causer d’écrabouillages dus à des véhicules trop rapides. Eh ! bien, non, à un autre tantôt ce chapitre; je fais simplement allusion aux nombreux morts et aux accidents dont nos débardeurs Montréalais sont les victimes.

Peu ou point de semaines s’écoulant sans qu’on ait à signaler, soit de jour, soit de nuit, l’appel d’une de nos ambulances sur les quais. La voiture à la clochette lugubre y allant recueillir un malheureux généralement tombé à fond de cale. Et il en est ainsi tant que la navigation est ouverte dans notre port.

Cette année, ces tristes accidents du travail sont peut-être plus fréquents que par le passé. À quoi attribuer un tel état de choses ? À la fatalité, disent les uns; à la négligence, répondent d’autres. Vous n’y êtes pas. Toutes ces ruptures de crânes, toutes ces dislocations, toutes ces morts violentes sont dues à de l’incurie et à un amour immodéré du lucre.

Pour beaucoup de débardeurs, la belle saison est par excellence celle de la moisson. Quand vient l’automne, avec les derniers beaux jours, le trafic augmente. L’hiver approche, les compagnies de navigation aiguillonnent leurs équipes de manœuvres, et dare dare on travaille sans relâche.

L’homme devient machine, parfois la main-d’œuvre fait défaut, il redouble alors les heures de travail et s’épuise pour que les petits aient du pain dans la huche, l’hiver venu. Je connais des débardeurs qui, de ce temps-ci, passent trois fois vingt-quatre heures sans fermer les yeux. Sans cesse à la besogne, ils se meuvent ainsi que des automates, les paupières lourdes, les membres engourdis. Mais, comme il y a une limite à tout, il arrive que ces malheureux, épuisés, perdent l’équilibre auprès d’une écoutille ouverte et piquent une tête à fond de cale. La mort cueille une nouvelle victime, une famille pleure son chef ou un de ses enfants, les journaux relatent le fait brutal, et… tout est dit.

Franchement, devrait-il en être ainsi ? L’autorité ne devrait-elle pas intervenir ? Servant la cause de l’humanité, ne devrait-elle pas voir à ce que de tels abus, imposés ou volontaires, prissent fin ? On s’apitoie sur le sort d’un cheval harassé, la Société protectrice des animaux punit le cocher qui l’attelle en cet état, tandis qu’on ne dit rien quand des hommes tombent épuisés, sous le fardeau du travail !

Cela mérite considération; espérons que l’on considèrera et, qu’enfin, dans la mesure du possible, on mettra fin à la série noire qui endeuille l’histoire du travail de nos débardeurs de Montréal.

 

L’illustration d’une partie du port de Montréal provient du site suivant.

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