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Fulbert Dumonteil au sujet du corbeau

Le Grand Corbeau et le Geai du Canada

Dans la presse québécoise de 1880 à 1910, les articles du naturaliste Jean-Camille Fulbert Dumonteil (1831-1912) ne sont pas légion. Étonnamment sur internet, on le présente davantage comme un écrivain et chroniqueur gastronomique. Mais ce qu’on présente de lui de ce côté-ci du monde tient davantage des choses de la nature.

Le voici ici au sujet du corbeau.

Adieu les glaïeuls et les marguerites ! Adieu les musiciens ailés des feuillées qui se dépouillent ! Déjà la forêt se fait silencieuse et grave ! […] Déjà les corbeaux sinistres croassent sur la montagne le De Profundis des champs et des bois.

Un habit funèbre, une tête de fossoyeur, une voix de grenouille, et pour bec un couteau, des instincts féroces et sordides, une réputation néfaste, je ne sais quelle longue queue qui lui fait comme une robe d’astrologue […] tel est le corbeau.

En revanche, il est loquace et disert ; c’est un beau parleur qui compte de grands succès de conversation, possède, comme le geai, une foule de talents de société, imite avec beaucoup d’art le miaulement du chat, l’aboiement du chien, le grincement d’une scie, la râle d’un agonisant. Il y a chez ce croque-mort du ventriloque et du polichinelle. C’est un comique froid, un farceur sinistre, un familier lugubre.

Poltron autant que glouton, le corbeau fuit devant les grands rapaces, le milan, la buse, l’autour, mais il s’acharne après les petits, traque les faibles, pille les nids, brise les œufs, étrangle et dévore les nouveau-nés. […]

Dans les steppes du Nord, au Groenland, en Sibérie, le corbeau suit d’un vol lent et bas les animaux carnassiers. Immobile sur la neige comme une grosse tache d’encre, ou blotti dans le creux d’un rocher, il assiste aux combats des ours et des loups, puis s’élance, tournoie, s’abat sur le vaincu et partage la proie du vainqueur. […]

Je me souviens qu’en un rude hiver un vieux corbeau vint demander l’hospitalité au presbytère de mon village. À peine eut-il frappé de son aile ou de son bec que la porte s’ouvrit, comme elle s’ouvrait toujours aux malheureux.

On lui servit une écuelle de soupe et il s’installa au coin du feu. Sa conduite fut irréprochable pendant tout l’hiver, et c’était merveille de le voir fraterniser avec les chats, trotter sur la cheminée, appeler le sacristain et imiter le son des cloches. Le curé était ravi. Mais quand vint le printemps, le corbeau disparut, emportant, surcroît d’infamie, la timbale d’argent de son hôte, son bienfaiteur.

L’antiquité entoura le corbeau d’un respect prodigieux. Pour les Grecs et les Romains, son cri lugubre était d’un infaillible augure et son vol fatidique propageait la paix ou la guerre, la défaite ou la victoire. C’était un conseiller intime et public, sorte de prophète lui-même. […]

Faut-il s’étonner que le corbeau soit regardé comme un oiseau de mauvais augure et qu’on l’appelle dans les campagnes « la poule du diable », comme on a nommé l’hirondelle « la poule de Dieu » ?

Eh bien ! comme la gentille hirondelle, le sinistre corbeau remplit ici-bas le rôle fécond et bienfaisant que la nature lui assigne.

De même que le vautour en Afrique, le marabout dans l’Inde, le kamiki en Amérique sont les agents providentiels de la salubrité publique, les nettoyeurs intrépides des routes et des champs, de même le corbeau, avide d’immondices et de charognes, est le grand chiffonnier de nos campagnes, un infatigable et précieux chiffonnier, ayant sa panse pour hotte et son bec pour crochet. […]

De tous les oiseaux peut-être, le corbeau mantelé d’Allemagne est le plus susceptible de répéter des phrases entières. Son élocution est singulièrement facile, mais qu’on se figure un peu le charme oral d’un corbeau parlant allemand !

Fulbert Dumonteil.

 

La Patrie (Montréal), 4 novembre 1889.

L’illustration du Grand Corbeau et du Geai du Canada provient de Birds of America, New York, The University Society Inc., 1923, collection Nature Lovers Library, volume 2, 1923, planche 71.

Vous trouverez sur ce site d’autres billets de Fulbert Dumonteil.

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