Skip to content

Chère humanité

Certes, pour ces beaux jours de printemps, alors que tout est à la folie, à la joie de vivre, il est doublement navrant de se heurter à une misère.

 Rue Ste-Catherine, samedi soir, dans l’éblouissement des lumières, la griserie dont est faite la gaieté des foules, au milieu du va-et-vient des théâtres, j’eus cette douloureuse expérience.

 Sur le bord du trottoir, un homme ! un cul-de-jatte, mais un cul-de-jatte raté ; (il lui reste encore une jambe) — tirait péniblement d’un chétif accordéon des sons, faibles, usés d’une tristesse infinie.

 À ses côtés, debout, une fillette chantait. Elle chantait en italien, d’une voix aigre, éraillée, lointaine, criant la misère, l’affreuse misère ! Et ses grands yeux cernés et rougis, ses joues caves, ses lèvres flétries, son petit corps maigre, nerveux, disaient les longs jours sans pain, sans feu.

 Quelques passants s’arrêtaient. On se sentait pris de pitié. On allait jeter des sous à ces malheureux, quand — « oh ! sublimité de la loi ! pierre anguleuse de la société ! » un gros gras, bouffi policeman survint, fendit la groupe et brutalement dit :

 « Move on and quick ! »

 Le petit accordéon se tut, la petite chanteuse finit dans un sanglot le refrain commencé. Et le pauvre cul-de-jatte, d’un air résigné, sans une plainte, se mit à marcher — Marcher ! —… Avec des tours de rein, des jeux d’épaules, par des prodiges de désarticulation, s’aidant de tout, de ses mains, de sa tête, de sa vieille jambe à demi paralysée, il se traîna tel une araignée blessée lamentablement, et disparut dans une ruelle. Et l’enfant pleurant, honteuse de l’insulte, tête basse, suivait.

 Pendant quelques instants, l’on entendit dans les ténèbres, des glissements, des frottements de cuir et le heurt mal cadencé de deux mains et d’une pauvre vieille jambe sur le pavé inégal.

 Un individu, témoin de cette scène, riait. Le policeman, fier d’avoir fait son devoir, s’approcha de lui et l’index pointé sur la rue noire, ricana :

 « Oh look them run ! »

 PIF-PAF.

 

Le Canada (Montréal), 25 avril 1903.

À quand une histoire québécoise de la nuit ?

No comments yet

Publier un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Vous pouvez utiliser des balises HTML de base dans votre commentaire.

S'abonner aux commentaires via RSS