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Parfois le bonheur se cache là où on l’attend le moins

ancien emplacement de la grange

Ma grange, élevée en même temps que ma maison en 1921, s’est effondrée en février. J’écrivais alors, déçu bien sûr de la perte de ce lieu de vie, que je créais sur ce site interactif une sous-catégorie — Grange effondrée — et que j’observerais désormais la vie de ce nouveau lieu. Et j’y suis depuis, assidu. Vous pouvez lire ici les billets mis en ligne à ce sujet depuis ce temps.

Le 17 juin, des monstres sont arrivés : une véritable ogresse d’origine suédoise, des camions, les uns après les autres, et trois conteneurs. Ils venaient faire place nette, me laissant avec un désert.

Néanmoins, ne désespérons pas. Cherchons plutôt à savoir comment la vie va se réapproprier l’endroit. Depuis, je vois se succéder diverses couleurs. Et je note.

Avant-hier, moins de deux mois après la naissance du vide, que vois-je ? Une toute nouvelle plante pour moi, étrange, puissante, déjà en fleur, exactement là où se trouvait la batterie à l’intérieur de la grange.

 

La batterie

Il faut comprendre que la batterie est l’endroit dans une grange où l’on bat les gerbes de céréales, de là ce nom. Le froment, par exemple, l’avoine, l’orge et le seigle demandent à être battus. Chez ces plantes, on souhaite récolter d’abord la graine, plutôt que la paille. Moulue, on peut en faire de la farine. Au début, on recouvre le plancher d’une grande toile de lin pour éviter que les graines ne tombent dans les entre-deux. Puis on place les gerbes les unes à côté des autres, de manière à ce que seule la tête des plants puisse être battue. Souvent, on dispose deux rangs de gerbes, tête à tête, ce qui permet d’abattre plus d’ouvrage en moins de temps. On immobilise les gerbes au moyen d’une perche ou d’une lourde planche. Et deux hommes s’amènent, le fléau à bout de bras, pour battre la céréale.

 

Mais qu’est-ce donc que cette plante ?

Rien de mieux que de la photographier d’abord. Je soumets les deux images à mon amie Christiane Loubier, grande amante des fleurs, et plus largement de la botanique, ainsi qu’à mon ami Pierre Morisset, biologiste, botaniste, professeur et chercheur. Au secours ! Pouvez-vous m’aider ?

Christiane me répond d’abord : Je ne sais pas, mais ça me « chicote », je voudrais bien savoir parce que justement, il y a une plante très semblable qui pousse dans les lilas avec les fougères. Je cherche. Quelques heures plus tard, elle pointe le sarrasin.

Tout comme Christiane, Pierre me répond : Je cherche… et j’espère trouver. Sept heures plus tard, sur la foi de ce que Christiane avait avancé, je lui demande si le sarrasin pourrait être la réponse. Et Pierre me confirme :

Oui, Jean, c’est bien un plant de sarrasin.
La farine de sarrasin, c’est la «graine» moulue de cette plante. Botaniquement, la «graine» en question est un akène, c’est-à-dire un fruit sec contenant une seule graine.
Le sarrasin est une plante annuelle et, comme beaucoup d’annuelles, ses graines peuvent avoir une grande longévité: ce n’est pas surprenant  qu’une graine restée 100 ans sous le plancher d’une grange puisse encore germer.
Les quelques études que j’ai consultées montrent effectivement que les graines de sarrasin conservent leur pouvoir germinatif pendant un grand nombre d’années.

J’exulte. Chers amis, comment vous remercier !

 

Un lien tout à fait conséquent avec l’histoire de ce lieu

Les gens qui ont construit la maison et la grange en 1921 étaient des colons venus prendre racine dans les Bois-Francs. Étant de conditions bien modestes, ils ont imité les autres colons, ont bâti une «cabane de colon» en pièce sur pièce, avec toit en appentis. Ce n’est que, durant les années 1940, qu’ils vont l’élever d’un étage et donner à la maison un style à la Mansarde.

Le verger, lui, fut planté durant les années 1920 par Joseph Rousseau. Une voisine habitant le rang, maintenant décédée, épouse de James l’apiculteur, qui venait vendre leur miel au marché de Québec, m’avait dit un jour : «Est-ce que vous savez que c’est mon grand-père, Joseph Rousseau, qui a planté votre verger ? Il en a planté quatre dans la paroisse durant les années 1920

 

Mais le sarrasin ?

J’écris dans mon ouvrage Les Quatre Saisons dans la vallée du Saint-Laurent : Quand il a construit sa première demeure, le colon cesse d’habiter chez le voisin et invite son épouse à le rejoindre. Certains hésitent à convier si tôt leur «créature» et préfèrent attendre une autre année, le temps de lui assurer un meilleur confort. C’est désormais le printemps; le colon est sur place depuis l’automne précédent. Avant même d’avoir essouché, il laboure à la pioche et sème entre les souches de l’orge, du sarrasin et des pommes de terre.

On rapporte qu’on aimait manger de la pitoune, une galette faite avec de la grosse farine de sarrasin et de la mélasse. En Gaspésie, dans l’arrière-pays, là où l’alimentation se révélait plus frugale, on n’hésitait pas à remplacer le mélange de froment au seigle et à l’orge par le sarrasin. Dans les chantiers forestiers, la galette de sarrasin était un des mets servis aux bûcherons.

Voilà. Le sarrasin était une partie de la nourriture des pionniers, des ouvreurs de régions, des vaillants. Et, pour l’extraire, on battait les plants à l’intérieur de la grange. Une petite graine est demeurée longtemps, fort longtemps dans ma grange, et chante aujourd’hui ce temps d’hier.

 

D’autres détails sur le sarrasin venus de mon ouvrage Les Quatre Saisons dans la vallée du Saint-Laurent.

Le blé, le seigle, l’orge et l’avoine appartiennent à la famille des graminées. Bien que le sarrasin fasse partie d’une autre famille, les polygonacées, on le considère en culture comme une autre céréale, le «blé noir». On ne fume presque jamais le sol où poussera le sarrasin. Il nécessite si peu que c’est souvent lui qui sert d’engrais. Alors on ne le cultive que pour l’enterrer pas un labour au moment de la floraison. Mais cette céréale est tellement sensible aux conditions atmosphériques qu’il n’y a guère de climat où la récolte est assurée. La sécheresse, la chaleur excessive, les gelées blanches et les vents froids lui sont toujours fatals. On ne le sème jamais avant les premiers jours de juin. «Si on le semait plus tôt, il fleurirait à l’époque de la plus grande chaleur, qui le brûlerait et priverait le cultivateur de la récolte des grains. Ou les gelées blanches du mois de mai ne manqueraient pas de le faire périr.»

On cultive surtout le blé noir pour nettoyer les champs des mauvaises herbes, car il pousse avec vigueur, et pour enrichir la terre. De 1831 à 1851, le sarrasin ne représente que 4% des récoltes céréalières. Avec la pomme de terre, il constitue tout de même la base de la nourriture dans les paroisses de colonisation. Dans un même champ, on alterne d’ailleurs les deux cultures. Dans les lieux de défrichement au climat souvent plus froid, il arrive qu’on élève des croix de chemin pour demander à la Providence de préserver de la gelée les semences de sarrasin.

Le problème se complique avec le sarrasin du fait que la floraison se déroule pendant un mois et demi. Les premières graines tombent avant même que les dernières ne soient formées. Dans ce cas, l’habitant choisit le point de maturité du plus grand nombre de graines.

Voilà. Cette plante, follement fleurie, bien que tout à fait absente il y a quelques semaines, a permis d’attacher toutes ces cordes. Et de chanter que ce milieu a toujours été humble, mais riche.

Précédemment, abritée, bien protégée, hiver comme été, elle conservait cette histoire pour elle-même.

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Et mon amie Christiane sur la route de la Gaspésie qui m’envoie cette image d’un plein champ de sarrasin et m’écrit : Sur la route de la Gaspésie, à Sainte-Flavie. Un grand champ de sarrasin. Mais il pleut…pas de lumière, difficile de réussir une bonne photo.

champ de sarrasin

6 commentaires Publier un commentaire
  1. Esther #

    Merveille des merveilles… que ce sarrasin ! Autant pour son goût caractéristique, même s’il ne plaît pas à tous(vous connaissez le kasha, grains de sarrasin grillés et cuits rapidement à l’eau comme du riz ? J’aime !!!) que pour l’aide nutritive qu’il apporte aux sols… tout en faisant la lutte aux adventices… Heureusement, encore aujourd’hui on en fait la promotion dans le monde des cultures biologiques !

    10 août 2015
  2. Jean Provencher #

    Super, super, j’ignorais presque toutes ces infos !

    10 août 2015
  3. Francine Lessard #

    Bonjour M. Provencher,

    Magnifique histoire que celle de cette graine échappée sous la grange!
    Le sarrasin est en effet très populaire de nos jours auprès de ceux qui fuient le gluten.
    Personnellement, je mange souvent par plaisir de bonnes galettes de sarrasin en souvenir d’un long séjour en Bretagne où de nombreuses crêperies en font de succulentes que l’on mange avec les doigts!

    Merci et bonne journée à vous!

    11 août 2015
  4. Jean Provencher #

    Merci infiniment, chère Francine. La plante est tellement belle en ce moment. Je lui ai prêté un tuteur, car je crains qu’elle ploie sous le poids des fleurs. Je veux la suivre dans son cheminement, elle est tellement unique. Et on dirait bien qu’elle a envie de reprendre le temps perdu, cette très chère.

    11 août 2015

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